Petit discours sur les « gens bien » d’autrefois

J’ai rencontré récemment un monsieur avec qui j’ai dû jouer quand nous étions petits, il m’a peut-être même lancé des pierres et je lui ai tiré la langue en retour. Je me souvenais de son nom, de ses cousins, mais pas de lui en particulier (ni lui de moi, ce qui est peut-être un oubli charitable si je lui ai tiré la langue… ). Mais en entendant nos noms de famille, nous nous sommes mis à roucouler, projetés dans le passé de nos jeunes années, souriant à chaque évocation de personnage d’alors.

Jules, mon cher Bon-Papa

Jules, mon cher Bon-Papa

« Votre grand-père était un des derniers à encore soulever son chapeau en croisant quelqu’un dans la rue », m’a-t-il dit et je me suis sentie toute tendre envers Bon-Papa qui, il est vrai, n’a jamais oublié la politesse et la gentillesse, même en prenant de l’âge pendant qu’il perdait de la fortune et des cheveux. Bon-Papa ne serait jamais sorti sans être rasé, sans avoir bien brossé manteau et chapeau, ciré ses chaussures, en costume et cravate naturellement. Bon-Papa avait su changer de « standing de vie » avec l’élégance des gens qui sont ce qu’ils sont, peu importent leurs revenus et leur train de vie. Ils restent – parce qu’ils l’étaient – des gens bien.

Nous avons alors parlé de ces gens bien connus, dont l’espèce existe encore mais est devenue fragile et vulnérable face aux rapaces et manipulateurs d’aujourd’hui. Car tous les deux nous avions des exemples de ces gens nés par exemple dans une riche fratrie, et qui aidaient sur leur part d’héritage une sœur veuve ou une tante en difficultés. C’était tout à fait normal, ça allait de soi. J’ai des copies de testaments familiaux où par exemple on laisse une maison en héritage en indivision aux enfants mais avec la clause qu’il faudra en laisser la jouissance à une sœur moins bien nantie. Une cousine de ma mère qui avait beaucoup d’argent a aidé d’une rente mensuelle, et ce jusqu’à la fin de sa vie, trois cousines qui s’en sortaient moins bien. L’amour et l’affection que ces gens se prouvaient était un vrai berceau de chaleur familiale. Les ruptures sans appel existaient, bien sûr, mais c’était – comme c’est encore souvent le cas – le fait d’une personnalité hors-normes et non pas des membres de la famille. Une famille ne faisait pas bloc contre un autre simplement parce qu’il était moins agréable que les autres. Il fallait une raison importante.

Et surtout… surtout, ces gens, quoi que riches, n’étaient pas snobs. Oui bien sûr, ils parlaient parfois de vacances que d’autres n’auraient pu s’offrir, ou d’équipage, de voiture avec chauffeur, de soucis de domestiques, mais c’est parce que c’était lié à leur train de vie, sans plus. Mais jamais ils n’auraient dit ou demandé le prix des choses – c’est encore quelque chose que je ne supporte pas, quand on mentionne le prix de quelque chose en sous-entendant « pour moi ce sont des cacahuètes… » – ni manqué de tact ou gentillesse envers qui n’y avait pas accès. Jamais ils n’étalaient devant qui aurait pu se sentir perdu la liste de leurs connaissances titrées, les châteaux dans lesquels ils avaient leurs entrées. Ne parlons pas des discussions d’héritage avec le futur de cujus, un silence horrifié y aurait mis fin.

Ils pouvaient être appauvris – j’en ai connus pas mal qui le furent, emportés par de mauvaises affaires, l’un au l’autre drame boursier, ou le remboursement fidèle de dettes comme ce fut le cas dans deux côtés de ma famille – mais gardaient toujours cette aura de bonté, de loyauté, de fierté dans un revers de vie qu’ils ne maudissaient pas mais affrontaient avec un certain panache, heureux de vivre, d’avoir connu des jours meilleurs dont se souvenir, et surtout heureux de ne pas faire honte à leur famille.

Gens bien, gens de confiance…

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Une petite fille dans son château

lovely-brunette-petiteLovely Brunette est née « riche ».

Mais sans aucune idée du faste. Ça ne se faisait pas d’être ostentatoire, « d’en jeter ». Seuls les nouveaux riches s’y risquaient (et les anciens riches étaient assez contents d’en connaître un ou deux pour se croire, le temps d’un grand dîner ou d’un bal, à Schonbrunn en train de descendre du champagne au cliquetis des rivières de diamants… il faut les comprendre !). Lovely Brunette ignorait d’ailleurs qu’elle était riche. Quatrième enfant d’une famille qui en avait perdu un – le petit Serge, mort en quelques jours et dont, bien qu’elle ne l’ait jamais connu, elle m’a toujours parlé avec un peu de deuil dans la voix – elle n’avait pour ainsi dire que des contacts avec la famille.

En ces temps-là on avait beaucoup d’enfants et donc ça faisait une multitude de cousins et cousines (et merci Lovely Brunette car j’ai appris la généalogie sans y penser, je peux réciter les grands-oncles, grands-tantes, cousins, conjoints sans réfléchir car bien des conversations situaient automatiquement cette large cousinade dans les branches de l’arbre, sur la bonne feuille…). Beaucoup de goûters d’anniversaire donc, de Noëls en famille, d’après-midi passés à jouer dehors.

Dehors, c’était immense, en tout cas à mes yeux. Car tous ces gens habitaient au minimum de grosses villas entourées d’une « propriété » ou des « châteaux ». Même si je ne trouve pas que le « château » de Lovely Brunette ait été plus qu’une grosse-grosse villa. Mais bon… Tout le monde en parlait comme d’un château, et c’est là qu’elle est née. Car non, on ne naissait pas à l’hôpital ni à la maternité, on naissait dans le lit de maman. On respirait les murs de la maison dès son premier souffle.

Et elle avait reçu pour un de ses anniversaires une carriole qu’elle pouvait atteler à un âne ou une biquette pour parcourir les allées… ce qui forçait mon envie… moi qui n’avait qu’une voiturette à pédales qui martyrisait mes mollets dans la montée !

Il y avait des bois, des fermages, des prairies un étang avec une grotte artificielle devant. Hors des grilles, c’était un autre type de vaste monde qu’elle ne connaissait pas trop, bien qu’elle m’ait souvent dit avoir eu grande envie de s’amuser comme les gamins qui passaient sur des boîtes à savon en criant, ou courant au-delà du portail et qu’elle enviait, se sentant comme un singe dans un zoo tandis qu’eux étaient libres. A chacun sa réalité…

A l’âge de six ans, de sombres conversations ont hanté le salon des parents et certains couloirs, peut-être même les cuisines où ça devait inquiéter malgré les poulets à plumer et le bouillon à surveiller : le crash boursier de 1929 avait avalé leur fortune. La famille avait, avec une autre, fondé une banque, et patatras. Ils ont remboursé pas mal de gens sur leur argent personnel, et ma foi, je ne sais pas s’ils ont eu une réelle idée de l’ampleur du désastre. Car ne vivant pas comme Gatsby le Magnifique ou les stars de Hollywood, en apparence peu de choses ont changé pendant longtemps. Sans doute se sont-elles lentement dégradées, tout simplement. On ne chauffait pas, depuis toujours, les chambres à coucher, on ne connaissait pas le luxe même si on pouvait se permettre de jolis vêtements et des vacances « thermales » ou « de soins » dans des endroits huppés. Ma grand-mère était tout sauf coquette, et de l’instant qu’elle avait son cheval bien-aimé, elle avait tout ce qu’elle pouvait désirer. D’ailleurs, ce château, elle l’avait reçu en cadeau de noces de la part de son beau-père qui lui avait aussi promis un cheval, et je ne sais pourquoi elle n’a jamais eu ce cheval, et elle en voulait beaucoup à son beau-père pour cette ignoble trahison. Ce qui nous faisait bien rire, Lovely Brunette et moi… Ah, c’est bien Bonne-Mammy tout craché !

mariage-papa-et-mammy-st-hubertQuand Lovely Brunette s’est mariée, ce fut simplement. J’en sais peu de choses et n’ai qu’une seule photo (merci aux chacals de la famille qui ont détruit les autres ou même les ont vendues en brocante, au passage…). Mais ce n’était pas un grand mariage. Elle est partie habiter la maison de son époux mon Papounet.

Et un jour, jour dont je me souviens très bien, Bonne-Mammy est arrivée la mine sombre, sachant à l’avance que sa fille allait pousser des trilles et des tremoli sonores. « Je suis ruinée » lui a-t-elle dit en assurant sa canne d’un air batailleur sur le carrelage de la cuisine, « et je vends le château ». Je pense que la perte des écuries l’affectait plus que celle du château… Mais en effet Lovely Brunette a été bouleversée. Elle a demandé à mon père d’acheter le château de sa jeunesse. Un fameux caprice car je pense qu’il n’était plus trop vaillant, le château, ça faisait belle lurette qu’on n’entretenait plus que l’indispensable ! Mais Papounet en a offert à l’époque tout ce qu’il pouvait libérer. Et ce fut non. Bonne-Mammy a fait morceler les terres, et abattre le château.

Et moi je n’en ai aucun souvenir même si j’avais cinq ans quand on l’a détruit… juste très vaguement la grotte… Et je sais qu’il existait. Et qu’il en reste un petit morceau assez ancien. Mais jamais je n’ai vu « La samaritaine », la fontaine couverte, dont Lovely Brunette parlait si souvent, et où elle allait jouer…

Et c’est ainsi que j’ai toujours su que les choses ne font que passer, que les pages se tournent, et… au fond, ce n’est pas aussi grave « que ça »…

Car Bonne-Mammy n’a plus jamais évoqué le château, et a vécu dans du plus petit et plus petit encore, sans aucune nostalgie parasite…

C’est pas cher, le bonheur

Aux USA, je travaillais dans un secteur aussi artificiel que nécessaire : la finance.

Heureusement, je me limitais à assister un patron. J’en ai eu six et aucun ne ressemblait au précédent, ce qui prouve que l’intérêt à l’argent et ses mystères ne donne pas la même patine à tout le monde. Ou peut-être que l’argent ne fait pas le moine… J’ai eu le broker fringuant sorti tout droit d’un film de Hollywood, au sourire trop grand pour être honnête et que la dépression a presque terrassé parce qu’en trois mois il n’était pas devenu immensément riche. Le fait qu’obsédé par son poids il était persuadé qu’il allait survivre en ne grignotant que des noisettes n’a sans doute pas aidé. J’ai eu celui qui venait d’un milieu modeste et envoyait à ses clients des cartes de vœux achetées en vrac pour $1.00 les 50 cartes. Et il insistait en riant grassement : je suis radin ! Ensuite le bon et consciencieux, un Jamaïquain qui fut mon patron le plus merveilleux, trop honnête sans doute, qui s’obligeait à « faire une petite danse d’idiot » dans son bureau quand il avait oublié de demander à un client s’il y avait autre chose qu’il pouvait faire pour lui. Enfin, une mutante issue des amours de Barbie et Picsou (Barbie pour le look, Picsou pour le regard égayé de $), qui ne voulait que des attaches-trombones roses et parfumait le bureau avec un spray à la barbe à papa, la bouche en cœur. Leurs seuls points communs, c’était moi et leur choix de carrière. Le rouge au front je me dois d’ajouter une orthographe allant du médiocre à l’apocalyptique.

En Italie, on dit en ironisant moi je n’ai pas de problèmes d’argent, je n’ai pas d’argent. Et ça a du vrai. Un client, à mon travail, médecin plutôt bien nanti, a dit un jour à Barbie que ses meilleures années étaient celles où il n’avait pas d’argent mais de vrais amis et l’insouciance. L’argent n’est la maudite galette que si on lui en donne la force, et oui, il en faut, de la galette, maudite ou pas. Mais on ne devrait jamais perdre la notion de ce qui nous est vraiment nécessaire pour vivre heureux, du prix exact du bonheur. Et savoir que le reste est superflu. Un superflu agréable, certes. Mais pas indispensable.

A 23 ans j’ai quitté la maison familiale, une grande maison avec un grand jardin, pour vivre ma vie. Je n’ai plus eu de jardin jusqu’à l’âge de 56 ans, sans en faire une crise de frustration. J’ai habité peu après un minuscule studio à Aix-en-Provence, affreusement mal conçu : d’une part il n’y avait pas de fenêtre proprement dite mais une grande baie vitrée avec porte donnant sur le balcon. Soit on ouvrait la porte, soit on étouffait. Et par temps de mistral ou en hiver, le choix était de ceux qu’on qualifie de cornéliens. Mais aussi, et surtout, il y avait la façon dont on avait combiné la salle de bain et la cuisine : une seule porte fermait soit l’alcôve de la toilette, soit tout le bloc lavabo-réchaut-douche-toilette ! Et c’était si compact que je me suis brûlé la fesse sur la bouilloire en faisant mes ablutions au lavabo ! Un des deux gonds de la porte d’entrée était cassé et ladite porte ne tenait que grâce au second et un peu de fil de fer. La vue ? Une usine allumettière désaffectée, au milieu de ce qui était devenu un terrain vague, monde d’aventures pour une tribu de chats, avec une grande cheminée comme horizon. Sur ciel bleu, c’est vrai !

Avec mon chat Salomé et le portrait de Tah-Zay

Fleurs et jeunesse

L’immeuble lui-même était une « cage à lapins », un grand lego de ciment aux longs couloirs anonymes. Et pourtant, une fois ma porte poussée, c’était la joie du paradis qui gazouillait à ma rencontre. Des bouquets de fenouil, germandrée dorée et armoise séchaient la tête en bas un peu partout. Le balcon était le jardin de mes chats et le glorieux terrain de mes plantes en pot : menthe, basilic, romarin, thym. A l’intérieur, un petit pick-up massacrait des 33 tours de Louis Armstrong et Michel Polnareff. Ça chantait et ça riait beaucoup. Ça se bagarrait un peu aussi, comme il se doit. Pas d’argent. Assez cependant pour s’offrir le bonheur. Je gagnais peu, et avais demandé, en plus, de ne faire qu’un trois-quart temps, pour mieux profiter de ces années bénies.

Un portrait de Tah-Zay, le fils de Cochise, voisinait au mur avec celui d’une de mes ancêtres, une jolie jeune femme du directoire, échevelée, au décolleté impudique, le regard intense tourné de côté. Le lit était aussi le divan.

Un pot de grès regorgeait de germandrée dorée, dont l’odeur orientale s’amusait de tant de bonheur. Le clochard qui passait parfois la nuit sous l’escalier 4 étages plus bas ronflait si fort que personne d’autre que lui ne fermait l’œil. Les voisins riaient de mes chats funambules sur la rambarde du balcon. Certains demandaient à leurs amis de sonner chez moi en leur absence et d’enjamber le balcon pour entrer chez eux. Je m’habillais au Monoprix ou aux Trois Suisses, mon « restaurant » favori avait des tables en formica et de la vaisselle dépareillée. Pas de frigo : une garantie pour ne pas trop acheter et manger frais. Pas de télévision, mais j’allais trois fois par semaine au cinéma, et je lisais. Passionnément. De tout. Julius Evola, Simenon, Gurdjieff, Jane Goodall, des contes persans, Bob et Bobette…

Et il y avait les amis ! On s’invitait les uns chez les autres – en se trompant parfois de date – et on partageait de modestes repas et de la bière bon marché. On s’éternisait aux terrasses des Deux G ou de La rotonde jusqu’à transformer les garçons en zombies aux idées noires, surtout celui que nous avions surnommé Furonculose. Et, à dix minutes de marche, il y avait la nature, immense et gratuite. Les promenades sur le Cengle, sur le plateau de Bibémus, dans le domaine des Roques-Hautes où on trouvait des débris d’œufs de dinosaures. Le chant métallique et hypnotique des cigales, la lente ascension des petits gris sur le fenouil le long des chemins, le tapage nocturne d’un hérisson près de Solitude, le petit pavillon de Cézanne, les barbecues à la grotte de Bibémus, le chocolat Van Houten qu’on y buvait dans des pots à résine, le regard voyageant sans hâte au-dessus de la cime des pins vers le lac Zola, céruléen et immobile. Tout l’été, il y avait des spectacles gratuits en ville : Joan Baez, George Zamfir, des groupes andins, des concerts de Giuseppe Tartini, des orchestres jazz, des cracheurs de feu et mimes… La secte des enfants de Dieu de Moïse David, qui sévissait alors, était aussi une sorte de distraction car des volées d’épithètes colorés les accueillaient partout. On partait en vacances en auto-stop : les Pyrénées orientales, Paris, Bruxelles…

Ma situation financière s’est améliorée avec le temps, comme c’est souvent le cas. Mon bonheur est-il plus intense pour ça ? Certainement pas. D’ailleurs, avec l’âge, le plaisir de chiot fou qu’on éprouve dans les jeunes années devient le ronronnement sonore d’un chat repu au sommet du monde.

Une toute autre texture. Chaque âge a ses plaisirs, annonçait ma mère, et toutes les autres mères avant elle. Mais une chose reste certaine : c’est pas cher, le bonheur ! Et c’est inépuisable, même dans les souvenirs.