A perdre haleine…

new-york-2000Cette photo semble toute simple, non ? Deux sœurs, souriantes, au petit zoo de Central Park, New York. C’était je crois en 2003 ou 2004…

Mais du haut de ces sourires, 40 gousses d’ail vous contemplent.

Les deux sœurs prennent le bus, Bloomfield New-Jersey direction Port Authority New York. 35 minutes à peine. Il fait beau et chaud, comme on peut le constater. Et quand c’est chaud, là-bas, c’est trèèèèèèèèèès chaud et moite. Nous n’avons pas de but précis, juste être ensemble et nous laisser guider par les tentations du jour. D’ailleurs, on entre dès l’arrivée dans un magasin Disney et on imagine longuement ses filles dans la robe de Cendrillon (la belle robe du soir à paniers avec les gants de soie, évidemment, pas sa tenue de souillon qui chante en sabots…), c’est cher, on hésite, on va y penser (et on y pensera si bien qu’on n’achètera pas…). On en a tellement parlé, de cette robe, que l’appétit nous est venu. Mais nous voulons du fast food, non pas en gastronomes mais en métronomes du temps qui passe, on ne va pas le perdre en mangeant.

C’est donc la porte de Sbarro que nous poussons. Oui, bon, passons, on aurait même pu trouver pire, à New York ce n’est pas difficile, et nous ne voulions pas de hamburger. Et nous commandons des Penne all’arrabbiata, tout en papotant gaiement. En fin de parcours, on a droit à prendre assez de serviettes de papier que pour ouvrir une imprimerie, et d’abondantes portions de fromage et ail râpé.

Et Corinne d’être généreuse. Un peu plus de fromage ? Oui hein, ce sera meilleur. Et hop une cuiller de plus, ne soyons pas chiches…

Sauf que… c’était l’ail en poudre et pas le parmesan (faux parmesan naturellement, peut-être même fabriqué dans le Wisconsin…). Bon… Nous aimons l’ail, après tout, donc tant pis, on a mangé pire. Vraiment pire. Donc on mange. Et puis on s’en va. Elle aimerait trouver un T-Shirt avec un taxi New Yorkais pour son mari, et nous entrons dans un petit magasin près de Times Square, tenu par un monsieur que je décrirai sous le terme de Pakistanais (qu’il ne s’offense pas s’il est Indien…), auquel Corinne s’adresse aimablement, avec son plus beau sourire.

C’est là que nous finirons par réaliser l’étendue du dommage. Les yeux du malheureux roulent désespérément dans ses orbites, et visiblement il cherche une provenance d’air pur, sans succès car nous sommes au fond de la boutique et Corinne continue avec ses questions de taille, modèle, prix, le confinant loin du trottoir et de cette chose merveilleuse : l’air. Pire… nous nous échangeons alors un regard d’abord surpris et puis tout à fait hilare, et pouffons, véritables gargouilles projetant un fumet puissant vers ses narines qu’il ne peut refermer. Il n’y a pas de muscles à clapets aux narines. Pauvre homme.

Trop embarrassées désormais pour lui acheter quelque chose, nous sortons comme deux malpropres et nous dirigeons vers Central Park (en passant dans la Trump Tower, oui oui lui aussi a eu ses effluves au passage !) et, au bout d’une vingtaine de minutes de marche, entrons dans le petit zoo, nous imaginant que comme nous avons bien inspiré et expiré pendant la marche, ça devrait aller, maintenant

Mais quand nous avons demandé à un aimable monsieur de faire cette photo de nous deux… nous avons bien vu que non, il ne croyait pas que ça provenait de chez l’ours blanc ou des outres, cette odeur… et voilà… la vérité derrière ces sourires au puissant arôme….

Coryell’s Ferry

 

Imaginez une petite ville au bord d’une large rivière aux berges spongieuses habitées par des canards. Dans les taches d’un beau topaze clair on voit passer des truites et des tortues d’eau. Silence et chant mouillé de la Delaware qui respire, ajoncs se ployant sous la douce brise à l’haleine poissonneuse. Un pont sans grâce ni laideur s’élance vers l’autre rive. Voitures et piétons sont séparés, le sol vibre sous les pieds, et si on a de la chance, on peut apercevoir un envol d’hirondelles à front blanc aussi élusives qu’un rêve qui vous fuit le matin. C’est qu’elles nichent sous une arche du pont, les coquines, et il s’agit de la plus grande colonie connue des ces oiseaux en voie de disparition.

Lambertville, au New Jersey, et New Hope de l’autre côté de la Delaware, en Pennsylvanie. Unies par un vol d’hirondelles. Autrefois, elles formaient une seule ville : Coryell’s Ferry. Monsieur Coryell y avait un ferry qui reliait les deux parties de « sa » ville.

Bien vite pourtant, elles ont pris chacune leur nom, et se sont développées grâce à plusieurs facteurs. La présence de la Delaware, d’une part, fleuve navigable. Puis on a fait creuser deux canaux, l’un alimenté par la Delaware et l’autre par la plus petite rivière Raritan. La sueur, l’espoir et le désespoir ont marqué la naissance de ces canaux, arrachés aux rivières à la pelle et à la pioche par 4.000 Irlandais. Une épidémie de choléra en a laissé plusieurs ensevelis sur les bords. Ils reliaient Lambertville et New Hope à Trenton, la capitale du New Jersey, et une route unissant New York à Philadelphie faisait également un petit crochet par Lambertville. Et il y avait le train. Tout ce qu’il fallait pour que Lambertville se remplisse d’usines et fabriques diverses. On y travaillait le fer. Les saucisses de porc y étaient renommées, ainsi que la bière. On y fabriquait des roues en bois pour les charrettes, des bottes et chaussures de caoutchouc, des wagons de trains et des locomotives, et les premières épingles à cheveux.

Prospérité, bien-être, opulence, et tout le calme de la vie loin de New York ou Philadelphie et les désagréments des grandes villes. Les bois, les champs, les fermes. La pêche le dimanche, la chasse, les pique-niques, les jardins fleuris… Après tout, on fabriquait et on envoyait. Pour le reste, on se laissait vivre. Les audacieuses maisons victoriennes et les plus sévères « brick federal » bordaient la rue principale. Du haut des balcons décorés de délicates ferronneries les belles oisives commentaient le quotidien de leur univers. Les jeunes gens allaient au pub, commentant le leur.

 

Cependant, le temps qui passe et change les choses était en chemin. Par la route. Par l’invention moderne de la voiture et des camions, qui rendirent peu pratiques et obsolètes les transports fluviaux et par train. Dès la moitié du XXème siècle, presque toutes les usines avaient fermé ou s’étaient rapprochées des grandes villes. Les deux petites villes se mouraient d’ennui et d’inutilité, de ne rien faire, de trou perdu, de has been. La Delaware était encrassée et polluée. Ses eaux gluantes évoquaient un cloaque nauséabond. Le fer forgé des balcons rouillait comme sous une lente lèpre. Des herbes folles et des ronciers se disputaient les rails du chemin de fer, des marmottes y creusaient leur galerie. On y était vieux, désabusés. Sans travail.

Et pourtant, dirent un jour les jeunes qui avaient fui et revenaient parfois vers la quiétude de la vie des grands-parents, oncles et tantes, que c’est beau. Quelle paix. Dans quelle cohue nous vivons, nous, alors que c’est si paisible ici.

Et vers 1970  ils ont nettoyé la Delaware, repeint les balcons, rendu aux maisons victoriennes leurs couleurs vives, taillé les buissons fous dans les jardins. Mis de l’huile et des coussins neufs aux balancelles sous les porches. Enlevé la rouille des grilles de fer forgé, arraché le chiendent d’entre les dalles. Et rempli la rue principale de magasins d’antiquités, de galeries, de Bed & Breakfasts, de magasins d’art – oui, l’ancien Porkyard est devenu une galerie – , de restaurants. La vieille gare a connu son second souffle en devenant un restaurant célèbre, dont le quai fleuri est la terrasse. Le vieux moulin de New Hope est devenu un théâtre où l’on joue les mêmes musicals qu’à New York. On mange bien partout, et les antiquaires de Lambertville sont réputés, participant aux émissions de télévision. On peut maintenant se griser de brise en vélo sur les pistes cyclables le long des canaux, et faire une promenade en barge tirée par des mules. Y  savourer les bières à la micro-brasserie « River-Horse ».

 

Gare-restaurant de Lambertville station

Passer une journée à Lambertville, c’est l’excursion que j’offre toujours à mes invités. Et ce sont des oh et des ah, des photos, un pur émerveillement. Oh que ça me manquera, ma journée à Lambertville, quand un océan m’en séparera.

 

 

L’arc en ciel sur la colline

C’est ainsi que l’on surnomme ce lieu dont la splendeur n’apparaît que pendant deux ou trois courtes semaines. Et pourtant, c’est toute l’année que l’on guette le retour de l’arc-en-ciel.

Des iris, des iris, un foisonnement d’iris sur la colline au pied des arbres touffus, au bord d’une route jalonnée de grandes villas entourées de pelouses aux teintes d’Irlande même au cœur de l’été. Le Presby Memorial Iris Garden, du nom d’un horticulteur passionné – imaginez donc la douceur d’un homme dont la passion n’est pas le football mais les iris ! -, Frank H. Presby qui avait fondé l’American Iris Society.

A Montclair, on ne manque le rendez-vous pour rien au monde. Armés d’appareils photos, de vidéo caméras, de pinceaux et crayons on s’attarde entre les massifs ravissants, on se penche sur les fleurs avec un petit ah ! suspendu dans la gorge, l’émotion frôlant l’extase. De ces brèves mais parfaites floraisons, on ne perd rien. On sait qu’on assiste à quelque chose d’unique et précieux, on se gorge la vue de cette symphonie en tons pastels ou denses, parfois même audacieux.

26 massifs se partagent la grâce d’iris barbus, grands ou « antiques », d’iris japonais, sibériens ou de Louisiane, d’iris miniatures, d’iris aquatiques : 10.000 plantes et 3.000 variétés. Les bulbes sont répertoriés, leur généalogie tenue aussi scrupuleusement que celles dont se chargent les Saints des derniers jours. Et on peut vous dire que l’ancêtre de telle plante fut ramenée il y a cent ans de tel jardin européen, ou offerte par tel souverain lointain ou encore sauvée de la destruction par tel horticulteur patient dans une petite serre de Pologne.

Il y a  cinq ans, ce lieu de beauté fit les frais de l’ennui des petites villes américaines : deux jeunes imbéciles fils à papa désoeuvrés se sont « amusés » à arracher toutes les plantes. L’émotion fut vive, l’indignation appelait à la peine exemplaire. Les deux sots ont vite été identifiés, et en tout cas l’un d’eux a eu, comme châtiment, de remettre les bulbes, d’aider à les re-classifier, de travailler dans le jardin et d’en effacer la trace de son absurde bravade. Les dégâts ont été graves et certaines pertes irremplaçables. La leçon a servi, puisque le coupable a même écrit une lettre ouverte à la ville dans le journal, ayant enfin compris tout l’amour qu’il avait mis à mal.

 

 

De Maastricht à Montclair, New Jersey

En 1644 la ville de Maastricht vit la naissance d’un bambin que nous avons toutes les raisons de supposer sain et dodu, Isaac Van Vleck. Le même Isaac devait pourtant mourir bien loin de chez lui : c’est à New York qu’il s’est éteint en 1695.

En 1872, son descendant Joseph Van Vleck acheta de la bonne terre et des vergers à Montclair, dans le New Jersey. Montclair, c’est sur une chaîne de sept collines boisées, traversé par la rivière Watsessing, et depuis les hauteurs on voit se profiler les gratte-ciels new yorkais. C’est que la famille habitait depuis toujours à New York, où Joseph était architecte, mais on venait d’inaugurer une ligne de chemin de fer, la Greenwood Lake Rail Line, qui enfin rendait le voyage aisé entre New York et la belle région des collines alors encore très verdoyante. Il décida de construire, sur ce terrain champêtre, une maison de style Tudor, se limitant aux strictes nécessités. Mais sa vision des strictes nécessités était bel et bien new yorkaise, car sa demeure était une des plus majestueuses de Montclair. Il faut dire qu’avec son épouse Amanda et dix enfants, plus la domesticité… il avait bien fait de voir en grand.

Et en 1917, il confia à son fils, Joseph Van Vleck Jr, la construction d’une nouvelle maison à un jet de pierre de la première, plus moderne et lumineuse. Joseph Jr était, lui aussi, architecte. Et il dessina une extraordinaire villa aux lignes méditerranéennes influencées de l’Art nouveau, à la fois imposante et légère, aérée par de hautes fenêtres et portes-fenêtres, avec un portique à colonnes du côté jardin, des balcons tournés vers le feuillage et les azalées et rhododendrons, qui étaient depuis toujours une passion familiale. Tout est beau dans ce lieu d’équilibre, même les gouttières…

 

C’est son fils Howard qui habita en dernier la fabuleuse demeure. Il avait hérité du plaisir des fleurs et plantes, au point qu’il créa un rhododendron à fleurs jaunes pales, dont quelques exemplaires subsistent encore dans le jardin. Et en 1939, il ajouta la dernière touche féérique à ce lieu déjà enchanteur : au pied des colonnes du portique il planta une glycine chinoise qui les enlace dans une luxurieuse étreinte. Fin avril elle pare avec faste façade arrière et balcons de ses éphémères pendeloques sucrées, s’alanguissant aux fenêtres du patio dans un délicieux bâillement bleuté.

 

La glycine a donné ses couleurs, et fait place au feuillage

Howard a cédé le domaine à la ville, et toute l’année on peut se promener dans les jardins, qui rencontrent leur plus grand succès en avril et mai à cause de la somptueuse floraison des azalées et de la glycine, puis des rhododendrons. On y organise aussi des ventes de plantes provenant de la collection, ou des soirées de bienfaisances. Les jardiniers sourient avec une fierté paternelle lorsqu’on photographie les pétales et feuillages qu’ils protègent si bien, et on peut apercevoir les marmottes dans les pelouses, savourant la douceur d’une herbe de gourmets.

 

 

John et Rex

Six ou sept maisons avant la nôtre, il y en a une devant laquelle tout le monde passait en accélérant le pas. Une petite maison de style Cape Cod comme toutes celles du quartier, mais qui faisait sinistrement son âge. Son recouvrement de cèdre était d’un beau brun rougeâtre plutôt sombre. Une haie inégale de buissons hargneux en dissimulait un peu la vue ainsi qu’un pin gigantesque qui la protégeait de son ombre menaçante. Le soleil ne s’enhardissait jamais au travers de ses branches, et pas une fleur ne crevait la boue de la pelouse galeuse. Le pin cachait complètement une des fenêtres de la façade, et l’autre était parée d’un drap en travers tenant lieu de rideau.

On ne voyait que rarement l’occupante de ces lieux chagrins, une octogénaire aux cheveux teints dans un noir-passion et au visage peinturluré. Avec l’expression d’une farouche coupeuse de tête elle ratissait parfois les feuilles mortes qui s’étaient aventurées sur ses terres pour un dernier repos. Je lui disais bonjour et un sourire clignotait brièvement au milieu des rides et allumait son expression.

Et puis une jeep immatriculée en Floride est apparue un jour dans son allée. Son fils était « monté » pour l’aider. Elle était malade et ne pouvait plus se permettre sa solitude tant aimée. Une lueur anémique à l’étage indiquait que c’était là qu’il s’était installé. Les voisins proches eurent la paix rompue par des disputes impitoyables. Les mots sortaient comme des couteaux, tranchant l’honneur, effaçant les mérites, expulsant la peur la plus primitive : celle d’un amour qui arrivait à sa fin et n’avait jamais trouvé son chemin. Une fois calmés, il sortait avec le chien, un berger allemand peu sociable à la démarche de tueur. Il, c’était John. Le chien, c’était Rex. John et Rex.

John était bizarre, de cette bizarrerie d’un soixante-huitard qui n’aurait pas vu passer les ans ni changer les époques. Barbe, cheveux sauvages un peu trop longs, la réserve méfiante d’un animal qui connaît l’homme mais n’y est pas intéressé. Il rappelait Théodore Kaczynski, le « Unabomber ».

La dame peinturlurée est partie en ambulance à l’hôpital et n’en est pas revenue. Le silence est tombé sur la maison sombre, et John a fait face à ses chagrins, repentirs, regrets, fureurs sans parler à personne, promenant Rex « au pied ». Il a mis la maison en vente, attendant sans hâte de pouvoir retourner en Floride, où il avait … sa vie. Alors que les acheteurs éventuels se laissaient décourager à la seule vue de la maison, il promenait Rex. Il s’est réchauffé, répondant par un lever du bras à mon salut de la main lorsque je passais en voiture, ou me gratifiant d’un Hi si nous nous croisions avec nos chiens. Les cruels hivers du New Jersey s’en sont pris à ses os, et il s’est mis à boiter. Sa jeep a expiré. Il s’est attaché à Rex au point de lui mettre un bandana, qu’il changeait parfois. Pendant deux ans, il a attendu de reprendre son existence au soleil.

Les rudes hivers du New Jersey

Les rudes hivers du New Jersey dans la rue de John…

Il y a quelques jours, alors que je sortais Millie à 5h30 du matin, je l’ai vu qui fermait sans un bruit le grand container dans lequel étaient résumés les avoirs qu’il allait reprendre. Sur le trottoir il avait abandonné un étrange fauteuil des années ’50 en simili cuir jaune aux accoudoirs en fer forgé avec un casque à cheveux jaillissant du dossier, une paire de bottes de pluie pour femme et de vieilles chaises à la peinture écaillée. Le soir, un jeune couple, heureux de sa bonne affaire, était attablé derrière la fenêtre tendue de la nappe. Mais l’ampoule éclairait bien, avec joie, la nouvelle vie de la maison.

Je regrette de ne pas avoir souhaité bonne chance à John.

 

 

Summer is over

L’été s’est mis en mouvement vers d’autres lieux à réchauffer. On l’a à peine vu cette année. Tardif, timide, furieusement pluvieux et frais. Pas une seule fois on n’a mis la climatisation, pas une seule fois n’avons-nous enlevé la couverture du lit. Les nuits ont été généreuses en fraîcheur et quiétude, l’émeraude des pelouses ne s’est presque pas jauni.

Les arbres sont heureux comme jamais et étendent leurs vertes ramures avec orgueil. Certains cependant, baisés par le froid nocturne, blondissent et frisent déjà.

Les tamias ont été si absents que nous pensons tous, dans le voisinage, qu’ « on » les a empoisonnés. Qui ? On. Mais ils étaient ardents et nombreux comme des moineaux les autres années, et si rares à présent. On est peut-être une obscure décision de la Nature. Par contre, les dindons sauvages font parler d’eux. Il y a trente ans ils étaient en voie d’extinction, et maintenant ce sont les Attila des pelouses, les Huns où l’herbe ne repousse pas après qu’ils soient passés. Clara, fille de Lola, elle-même fille de Simone – je reconnais mes dindes ! – , a pratiquement grandi sous mes yeux et a passé tout l’été dans le jardin avec ses sœurs et un frère qui reçoit des coups de becs de tout le groupe. Elle, qui sait pourquoi, elle saute sur le balcon et me mangerait volontiers dans la main. Elle m’appelle bruyamment si c’est son heure, fait le pas de deux devant la porte vitrée avec des yeux lourds de reproche et d’impatience. Je lui donne sa poignée de graines de tournesol à mes pieds, tandis que ses sœurs et son frère – le martyr – piétinent le sol en glougloutant, courant de gauche à droite avec un affolement indigne au fur et à mesure que je jette les semences. Parfois Clara vient seule, et s’il fait chaud, reste plusieurs heures à se faire gonfler les plumes pour un nettoyage méticuleux, et puis s’assied sur le thym, les ailes un peu déployées et le bec ouvert. Et si au début je ne les trouvais pas bien beaux, ces animaux à la tête nue et grumeleuse, c’est avec sincérité que je proclame sa beauté à ma Clara.

Un oiseau Art Déco, ma Clara !

Ce matin, pour la première fois de l’année, j’ai vu Charlotte-la-marmotte qui grignotait le plantain. Mais elle a un radar qui perçoit mon attention, car au bout de quelques secondes elle s’est dressée, a reniflé l’air avec soin, et a filé.

Hier, parce que l’automne s’est lui aussi mis en route, des fantômes furieux ont agité le jardin, secouant les branches, faisant gesticuler les buissons, hurlant leur angoissant secret sous la pluie battante. Clara, du haut de sa branche, a refusé d’en descendre pour son petit déjeuner. Une fois la pluie réduite en gouttelettes amicales, bien des heures plus tard, la menthe s’est mise à respirer et son chant a empli cette journée d’un été qui se meurt.

La libellule aux yeux bleus reviendra se reposer sur l’hortensia. Plus que 10 mois!

L’hiver dans un cerceuil

Charmille copieMa première occupation aux Etats-Unis a été, comme en Italie, de donner des cours de français comme seconde langue dans une école. Mais, contrairement à la méticulosité qu’on mettait en Italie à n’avoir que des enseignants de langue maternelle, je me suis retrouvée dans le royaume de l’à-peu-près. La personne qui m’a reçue en français – avec un accent déroutant – m’a annoncé avec aplomb que, dans cette école, on donnait même cours à des enfants de … trois heures ! Une précocité troublante, vraiment! Et elle avait fait, toute seule comme une grande, une traduction commerciale où le mot self-adhesive était devenu self-collant. J’ai d’ailleurs, quelques années plus tard, dû taper des exercices de français pour une autre école, et plusieurs phrases n’avaient aucun sens. Je ne savais même pas les corriger, n’ayant aucune idée de ce qu’on avait voulu dire. On ne s’étonnera pas que les Américains, après un tel traitement, soient persuadés que le français est un mystère impénétrable. Et que, les accents n’ayant aucun sens pour eux, on trouve des restaurants aux noms étranges tels le Cafe panaché. Ou encore … la chaîne de magasins d’articles pour animaux joliment nommée: Le pet pourri. Oui, ils savent ce qu’un pot pourri est et ils ont la même coquetterie que nous avons, qui est de faire américain ou anglais chez nous, et français ou italien ici.

Ce premier travail donc était mal payé, mal géré, peu sérieux et terriblement frustrant, aussi j’ai cherché à suppléer (avec des projets d’abandon, je l’avoue).

Et c’est alors que j’ai pénétré dans le domaine du cercueil blanc. En effet, je suis devenue « coat lady » dans un élégant restaurant…. Le manager, Palermitain, se faisait passer pour un Florentin parce que, pensait-il, ça lui donnait une patine de culture, mais son accent massacrait le nom du restaurant – alors différent de celui qu’il porte aujourd’hui – au téléphone, claironnant à son interlocuteur un : Le cercueil blanc, bonsoir ! Il était d’ailleurs aussi renommé pour la façon dont il prononçait pommes de terres au four : bakede potèto.

Ce restaurant est une ancienne belle maison de briques, dont hélas les jardins grandioses sont devenus de tristes parkings disproportionnés, ce qui ne gêne personne ici. Elle a été construite en 1737 par la famille Terhune, famille que l’on croit d’origine française huguenote et qui aurait quitté la France aux environs de 1500 pour des raisons religieuses, faisant alors souche en Hollande et y devenant les ter Hune. En 1637 les premiers Terhune sont arrivés à New Netherlands (New York) par le Calmar Sleutel, et ce n’est que 100 ans plus tard que la maison dont je parle a été construite à l’intention d’un jeune couple de la famille qui se mariait.

La structure d’origine était une maison de pierre faite sur le modèle hollandais avec un escalier donnant accès à l’étage vers le grenier et les chambres, et un cellier séparé (qui est actuellement le bar). Les murs de brique avaient 61 cm d’épaisseur, et le mortier était composé de boue, poils de cochons, coquillages et pierraille. Les poutres principales étaient de pin. De rénovations en rénovations, elle s’est agrandie et est devenue un restaurant. Le résultat était alors des salles trop grandes – les petites n’étant ouvertes qu’à l’occasion – qui restaient glaciales malgré le faux feu de bois qui ne crépitait pas et n’abritait que des flammes bleues anémiques dues au gaz. A l’étage, il y avait un fantôme, que je n’ai jamais vu mais on en parlait beaucoup. L’entrée était un large et long couloir à la gauche duquel une grande penderie et un comptoir étaient, pendant la mauvaise saison, le domaine de la « coat lady », madame manteaux. Ce qui fut ma fonction pendant deux ou trois mois de cet hiver.

Les clients me tendaient leurs pardessus, et parfois aussi leurs bottes et parapluies, je leur donnais un ticket, et en principe, lorsqu’ils repartaient, je recevais un pourboire (une moyenne d’un dollar par manteau) pour être restée assise dans le placard pendant qu’ils se délectaient. Maintenant, comme partout dans le monde, tous les trucs sont permis : certains font semblant d’oublier parce qu’ils sont captivés par une conversation profonde qu’ils ont au sujet de la neige qu’on annonce pour le lendemain, d’autres soutiennent qu’ils ont trop froid et qu’ils garderont leur manteau pour manger (et s’ils allaient dans la grande salle au feu agonisant dans la cheminée, il m’était difficile de leur donner tort…), ou d’autres avaient même un savoir-faire inquiétant dans l’arnaque de la madame manteaux, comme ce grand seigneur (ou saigneur ?) qui, avec un petit clin d’œil entendu ne-regardez-pas-tout-de-suite-pour-ne-pas-vous-confondre-en-remerciements m’a enfoncé dans la main un billet plié en quatre, après que les invités de la petite fête qu’il avait organisée pour son anniversaire aient récupéré leur cinquantaine de manteaux. Je l’avais entendu intervenir d’un non-non-non c’est pour moi lorsqu’un de ses amis avait voulu me donner quelque chose pour son manteau et donc n’avais pas du tout imaginé que ce goujat me mettait un billet d’un dollar, oui, UN dollar, dans la main ! Ou ceux qui demandaient leur manteau pour aller fumer une cigarette dehors… et ne revenaient jamais ! Les ruses étaient variées et intéressantes. Maintenant, des jours comme Noël ou Nouvel-An, je pouvais facilement me faire $300 à $500 si les radins n’étaient pas de sortie.

J’ai fait très peu d’argent, mais je me suis amusée quand même, car ce restaurant n’a tenu le coup que 5 mois, et j’ai pratiquement connu son ouverture et sa mort annoncée. Le Florentin méprisait toute son équipe, et circulait d’un air pompeux, la lèvre inférieure boudeuse, passant le doigt sur les commodes, replaçant un couvert ici et le bord d’une nappe par là, se plaignant à haute voix de ce qu’on ne trouvait plus de personnel qualifié. Il est vrai que personne n’était qualifié, comme c’était souvent le cas. L’assistant du chef en cuisine était Tommy, un maçon du Queens qui avait perdu sa place. Paula, une ravissante Bolivienne, avait fui la Bolivie pour vivre l’amour de sa vie et n’avait pas terminé ses études. Et Zia, un Iranien maussade qui avait été enseignant et dont le rêve était d’acheter une station service. Des Indiens du Salvador aux cuisines – sans papiers – , qui ne comprenaient que poubelle et eau de javel. Mais comme il n’y a pas de paye pour les serveurs et qu’ils ne vivent que sur les pourboires, on ne s’attend pas à avoir les premiers de classe de l’école d’hôtellerie non plus. Tout le monde détestait le manager florentin, sauf Tony, un serveur arabe qui lui se faisait passer pour un Italien. Deux imposteurs … Tony lui répétait tout ce qui se disait contre lui, et comme tout le monde le savait, c’était à qui dirait les choses les plus embarrassantes à savoir sans qu’il puisse dire qu’il en avait eu vent, sous peine de trahir son espion.

Tony était surnommé par d’anciens collègues qui l’avaient connu lorsqu’il sévissait dans d’autres restaurants « Tony le fou ». Un jour qu’une cliente lui demandait, la bouche pincée, un couteau à steak, il lui en a apporté un en soulignant avec emphase « c’est le couteau d’O.J. Simpson ! Ha-ha-ha-ha ! » Il lançait des œillades enflammées aux clientes qui semblaient seules, persuadé que son charme « latin » était un élixir d’amour. Malgré les plaintes, le manager le gardait, lui son unique œil et oreille du roi. Et le choyait comme un vrai favori, lui donnant les meilleures stations à servir, le laissant escamoter les pourboires qu’on laissait pour les autres sur la table – même les miens, mes rares petits pourboires qui disparaissaient dans la quatrième dimension à chacun de ses passages. On s’en vengeait en l’appelant Petty, chouchou. Et lui se vengeait sur les Indiens qui ne comprenaient rien de toute façon.

C’est ainsi qu’un jour, entrant dans la cuisine, une grande cuisine toujours très animée par des chamailleries, des chutes de casseroles et ustensiles, jurons dans toutes les langues, j’ai surpris Tony qui hurlait, la face déformée comme celle d’une gargouille, nez contre nez avec Oscar, un des Salvadoriens, qui le regardait avec un sourire interrogateur. Je ne sais plus quelle boulette il avait pu faire, mais Tony le baptisait de tous les qualificatifs les plus horribles qu’il connaissait, et je me suis interposée en lui sortant ma panoplie personnelle de vilains mots, lui rappelant au passage qu’Oscar avait le droit à l’erreur sans avoir à subir cette éruption volcanique. Et bien sûr, sa fureur s’est retournée sur moi, qui ai été décorée du grade de Belgian bitch. Plus une litanie assez intéressante qui a été interrompue par l’apparition d’Antonio et Julio, deux autres Salvadoriens, armés de longs couteaux de cuisine, ce qui eut pour effet de clouer le bec de notre vitupérant Tony. Le lendemain, le chef m’a appelée à la cuisine, et m’a tendu un repas somptueux fait spécialement pour moi, et me disant «avec mes compliments pour la Belgian bitch ! »

Bien sûr… cette ambiance de soute à charbon a continué d’évoluer avec les plaintes des clients, le laisser aller, l’évidence de plus en plus affirmée que les jours du restaurant étaient comptés, et le manager qui devait se mordre les doigts d’avoir un jour dit au propriétaire du restaurant que même un imbécile était capable de faire marcher n’importe quel établissement, car il se retrouvait à la tête d’une équipe qui, faute de direction, tournait à la bande de forçats. La cuisine se trouvait en face de mon petit vestiaire, de l’autre côté du couloir, et parfois, alors qu’ils me confiaient fourrures et chapeaux, les clients sursautaient en entendant le bruit bien peu distingué d’objets lancés contre les murs, et de voix clamant haut et fort ce que ce @$%^$ ! de manager pouvait faire de ses ordres. Des serveurs ou serveuses intérimaires engagés pour une soirée spéciale s’en allaient en plein milieu de leur service après avoir été insultés ou volés par Tony, laissant le marasme derrière eux. Des clients s’esquivaient sans payer.

Dans l’espoir de sauver la situation désormais plus que désespérée, le  manager a alors engagé un orchestre, dont les violons n’arrivaient pas à couvrir les échos de ce qui se passait dans le ventre de la bête. Des serveuses en larmes apportaient leurs plateaux gigantesques, le chef s’en allait en jetant son tablier dans le couloir, seul Tony souriait, sans doute lui avait-on promis le poste de chef de salle quand les choses auraient vraiment démarré. Paula enceinte ne fichait plus rien, le barman se mettait à boire. Et, comme sur le Titanic, l’orchestre continuait de jouer.

Un matin, sans aucun avertissement, le personnel de cuisine est arrivé, et c’était… fermé ! Seul restait le fantôme de l’étage. Deux ou trois ans plus tard, un nouveau propriétaire a racheté, et touchons du bois (les poutres de pin par exemple), il est toujours là.