Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

Esprit es-tu là?

Je ne parle pas du oui-ja ni des esprits frappeurs, mais de l’esprit de famille. Et pas dans le sens « esprit de clan », solidarité etc… mais de la bande sonore et des couleurs qu’on peut associer à une famille.

Heureux ceux qui ont hérité des souvenirs de famille de ceux qui les ont précédés.

La chanteuse de cramignons liégeois

La chanteuse de cramignons liégeois

Lovely Brunette m’a laissé un petit texte où elle raconte qu’enfant, elle allait avec sa grand-mère voir les sœurs de celle-ci. Elle décrit donc ce qui se passait chez mon arrière-grand-mère il y a près de cent ans ! Et à l’époque, « Bobonne » et ses sœurs étaient toutes des « grands-mères » donc. Des dames dans leur cinquantaine, de milieux bourgeois, respectables et qu’on imaginerait un peu amidonnées dans les mœurs.

Eh bien non ! Elles passaient une après-midi délirante où même la petite Lovely Brunette s’amusait (et se disait qu’elle aussi serait comme ça quand elle serait vieille), à jouer du piano et chanter des cramignons liégeois, c à d les chansons en wallon qui accompagnaient ces cramignons. Que sont les cramignons ? Des farandoles que l’on faisait à la fin des moissons à la fête du village. Elles chantaient donc gaillardement en poussant les touches du piano familial, après quoi elles mangeaient des tartes avec une jatte de café, et riaient comme des folles des petits travers de leurs maris qui « étaient au  travail », et auxquels  elles donnaient des surnoms comme Jupiter tonnant pour l’un. D’ailleurs Bobonne, qui avait un mari plutôt autoritaire et qui sans doute de temps à autre se permettait un sermon, mettait fin au sermon de l’époux par une phrase aux relents d’impertinence : T’as bien parlé, Ponce Pilate, t’auras une waffle (une gaufre). Ponce Pilate et Jupiter tonnant… elles n’avaient pas des maris anodins, les dames !

La mère de Lovely Brunette, Edmée, me racontait en pouffant qu’un jour elle s’était disputée avec mon grand-père et lui avait jeté un cendrier en Val Saint Lambert à la tête, mais qu’heureusement il s’était abaissé et donc le cendrier avait fini dans la fenêtre dont il avait rejoint les éclats dans le jardin.

Mon père n’avait pas connu son arrière-grand-mère maternelle mais par contre sa renommée lui était parvenue – comme à moi : le jour de la grande communion de son petit-fils Albert (mon grand-père) elle l’avait rendu malade en décidant qu’à présent il était un homme, et avait béni cette certitude en lui offrant un cigare et un verre de whisky.

Il y avait aussi, bien entendu, les éléments tristes qui avaient laissé leur empreinte, comme le mari de Tante Didi arrêté par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs à fuir (il était d’origine autrichienne et portait un nom à consonance allemande) et qu’on n’avait jamais revu. Tante Didi n’était veuve que par supposition logique.

Ou le petit Serge, l’enfant qui avait précédé ma Lovely Brunette mais est mort bébé. On parlait autant de lui que d’un enfant avec lequel on aurait des souvenirs, et je me suis surprise à « penser à lui » devant sa sépulture, qu’il partage avec son père et autres membres de la famille.

L’oncle Adolphe mort à Buenos Ayres et dont la vie comportait un scandale d’une telle ampleur qu’on n’en a jamais parlé – à mon grand regret d’ailleurs.

L’oncle Gaston, héros silencieux dont je dois un jour écrire la vie parce qu’il n’a pas d’enfants, et qui parlera de lui ? Il le faut pourtant !

Et des suicides, toujours très discrets que l’on n’apprend que par inadvertance.

Les enfants « de la main gauche »…

Mais tout ça écrit la bande sonore de la famille et met les couleurs sur la palette. Des familles gaies, ou des familles sombres. Des familles qui cultivent le secret, d’autres qui s’en fichent. Des femmes de tête malgré la crinoline, des hommes-caniches, des machos épouvantables et leurs humbles violettes sans opinions…

Des enfants élevés à l’anglaise, à l’allemande, qui vont dans des pensionnats, ont des précepteurs, sont des cancres pitoyables, ou vont à l’école comme les autres.

Des familles embrasseuses ou qui se méfient de trop de caresses.

Des enfants élevés à la campagne aux chaussures boueuses et qui n’ont pas peur des poils de chien, et ceux qui savent ne pas se salir ni plisser leurs beaux costumes pour l’anniversaire de tante Albertine.

Tout ça, c’est notre héritage impalpable, mais c’est l’esprit de famille…

83 bougies éteintes et 11 qui m’éclairent

Ma Lovely Brunette chérie,

Le 11 février, c’est et ça reste ton anniversaire. Tu auras 94 ans. Ça se fête avec toi. Pas avec « un gâteau moka à se cacher derrière » (tu sais ce que je veux dire et je t’entends rire, mais je ne peux vraiment pas raconter cette histoire, hein…)

J’ai une lettre de toi qui commence par « Bon-papa aurait eu 100 ans ce jour ». Bon-papa c’était ton papa, le houps comme nous l’appelions parce que pour s’extirper de son transat, il se hissait en ahanant « houps ! ». Toi aussi tu continuais de ressentir la date de son anniversaire comme une perle sur le collier des évènements familiaux.

nismes-1949-ou-50Je pensais que tu le faisais parce que tu étais imprégnée des remembrances familiales d’autrefois, mais non… je sais à présent que les 11 février et 22 août sont les anniversaires de ma Lovely Brunette et de mon Papounet, et sont des jours que je fête discrètement et silencieusement. Mais que je fête…

Tu me manques mais la douleur n’est pas celle du vide, de l’écho qui ne répond plus, de mille jamais plus.  Non tu me manques presque d’une manière heureuse, c’est un manque qui dès que ressenti construit le pont vers toi. C’est chaud et toujours un peu rieur, ou une phrase qui remonte exactement comme tu la prononçais (avec ta grosse voix de gendarme de la fin, dont tu te plaignais en riant). Ou une vieille chanson que nous aimions, tu sais Le petit cheval blanc de Brassens ou Coucouche-panier, papattes en rond… Ou le souvenir amusé de ces mots secrets que nous utilisions pour parler devant le chien qui ne devait pas comprendre que nous allions manger un morceau de chocolat ou partions faire une promenade sans lui. On va à la messe, lui expliquions-nous. Ou un apaisement quand mon esprit contrarié chevauche sa fichue jument de nuit…. « allez ma Puce, calme-toi, tout va s’arranger ».

Alors bon anniversaire à toi, la femme que j’aime le plus au monde et à ma vie, ma mammy, ma Tarzanette, ma maman, ma négresse, ma mammy rose ….

Et bien plus tard… la moisson

Tant de petits semis qui pénètrent les sillons de nos vies sans que nous les sentions même tomber. Ils germent un jour en silence, presqu’une existence plus tard, les sillons semblant désormais trop craquelés par le gel ou la chaleur pour offrir quelque force que ce soit. Et pourtant…

Ces petites chansons que nous chantait une grand-mère, venues de son enfance et qu’il n’y a qu’avec nous qu’elle osait encore partager, ces gaies sottises (je pense au zim-zizim ma p’tite cousine, ma mère est une chipote, elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes de ma Lovely Brunette !), voici qu’un jour nous les apprenons à nos petits-enfants, qui sans jugement unissent voix et mimiques, mouvements de mains, aux nôtres – et à celle de cette douce grand-mère disparue. Puis ils deviennent trop grands, et oublient. Et longtemps après deviennent aussi des grands-parents qui enfin cueillent la chanson oubliée dans le sillon de la mémoire et la refont fleurir, de plus en plus belle au fur et à mesure qu’elle se démode car elle vient de  loin, de si loin, de tant de complicités au double visage de Janus : celui qui regarde vers un passé qui s’étend loin et celui qui contemple un avenir dont on ne voit le point d’arrivée.

Et ces récits au sujet de gens longtemps disparus du paysage familial, mais dont subsistent un mot célèbre, un acte d’héroïsme marquant, une mèche de cheveux dans un médaillon assortie d’une légende… Ce n’est que lorsque l’âge nous permet de nous poser que nous sentons la fierté d’abriter, peut—être, un peu de l’héritage génétique de ce héros, de cet insolent téméraire, de ce personnage aux teintes extraordinaires, de cette ravissante jeune femme aux yeux humides qui aima trop, bien trop.

Ces après-midis de cinéma hebdomadaires qu’une mère cinéphile vous « impose » (douce violence il faut le dire) et qui vous imprègnent tellement que cinquante ans plus tard, vous adorez le cinéma pour deux, elle et vous. Ces disques de jazz qui grattaient sur le phono La voix de son maître et dont la musique désormais évoque à jamais : au salon avec papa et mammy. Et vous aimez Louis Armstrong et on vous dit que depuis il y a eu Gene Krupa et que lui aussi est démodé, mais pour vous, ça… c’est pas le jazz au salon avec papa et mammy… et sans le savoir vous avez « appris » Bessie Smith, le scat, Le Queens et Flushing, New-York.

moissonsC’est la moisson du temps, du sens de la vie, des petites choses – ou plutôt, qui semblent petites mais sont essentielles – de la vie, du sang familial, de l’éternité qui se fait une vie après l’autre. C’est un éclair qui soudain nous dit : c’est précisément ici que tu devais être, avec ces générations devant et ces autres derrière, c’est ton identité et ta place.

Et cet éclair est aussi l’amour. L’amour complice des grands-mères, grands-pères, parents, oncles et tantes, proches de tous niveaux et tous calibres qui, nous le découvrons lors de cette riche moisson, ont tous soufflé sur notre vie avec bienveillance.

Le tango? Oui, avec Jeannot!

Lorsque je me rendais au travail aux Etats Unis, dans ma voiture j’écoutais en boucle, et sans m’en lasser, le CD du Buena Vista Social Club… En pensées, alors que je roulais sagement dans les rues de West Orange, Verona, et puis Montclair, je me sentais un corps jeune et agile qui s’indisciplinait beaucoup à ces rythmes de samba, boléro et autres douceurs sud-américaines. Je sentais toute la sève de jouvence sortant de la musique et des voix de ces septuagénaires qui célèbraient le mouvement de hanches de Chan Chan sur la plage, ou Tula qui n’a pas éteint sa bougie et a mis le feu au quartier. Ou cette délicatement triste et heureuse évocation de leur loca juventud.

Je l’écoute encore en repassant, ma foi c’est nettement plus amusant ainsi, même si certainement moins rapide…Mais j’ai le temps de me faire plaisir.

Et il y a aussi, sur ce CD, un morceau uniquement musical qui a des accents de tango. Et Dieu que j’ai envie de le danser, ce tango !

Je le dansais autrefois avec mon père, assise dans ses bras, le mien – bien court et dodu – tendu avec ma main emprisonnée dans la sienne, certaine de ma grâce et de mon identité. J’étais sa fille, sa fleur et sa chatte, la poupée de ma mère, leur puce et plus tard, bien plus tard disait-il, on donnerait un grand bal pour mes 18 ans qu’il ouvrirait avec moi. Il aurait un smoking blanc et on danserait un tango qui laisserait l’assemblée sans voix. Je le suivais volontiers dans ce rêve de film, convaincue que ce bal aurait lieu sur une majestueuse terrasse quelque part en Uruguay ou Argentine où l’emmenait sa nostalgie.

Je ne connais guère les pas adroits et emmêlés du tango et ne serais probablement pas douée. Je suis souple d’esprit, mais pas de corps. Et pourtant, riez, riez donc, mais j’aimerais beaucoup savoir danser aussi la valse (que j’ai dansée si l’on veut dans les bras de Monsieur La saucisse comme je l’ai un jour évoqué, mais le pauvre a dû se demander ce qui lui avait pris de se lancer dans cet exercice de musculation).

Et ce tango, je ne voudrais pas en faire une parade sexuelle, bien sûr que non ! Je voudrais qu’il soit surtout tendre, avec l’honnête joie de poser sa tête sur une épaule et de savoir que c’est permis, que c’est sa place pour cet instant, que c’est une communion gentille et pleine d’une longue litanie de souvenirs qui nous unissent, lui et moi.

Alors je voudrais le danser avec Jeannot !

jeannotJeannot, ami de mes parents, l’homme au grand sourire et à la voix qui charme, l’homme qui aime, qui est bon, rieur, discrètement artiste, éternellement jeune. Jeannot que, avec sa femme, nous rencontrions souvent sur les routes à l’étranger (Suisse ou France) avec surprise et amusement. Une décapotable auréolée de joie nous croisait ou nous dépassait, pouêt pouêt, des mains s’agitaient, et …. Mais que donc font les C*** ici aussi ? On riait, on concluait que les C*** étaient décidément partout. Elle avec son foulard à la Brigitte Bardot, et lui qui me faisait penser à Curt Jurgens. En plus amusant. Car Curt Jurgens ne l’était pas…

L’ami de jeunesse de mon papounet, qui lui rédigeait des permissions bidons en allemand pendant la guerre, et avec qui mon papounet gloussait au téléphone comme un galopin en le lui rappelant. Quand ces deux-là se retrouvaient, ce n’étaient que souvenirs impertinents de ce genre qui les faisaient rire, complices redevenus jeunes hommes le temps d’une litanie de « et tu te souviens de?… »

papounet-et-jeannot

Quand ma mère était sur le point de mourir et qu’elle s’efforçait de contacter tout le monde pour dire son adieu – grande dame qui ne songeait pas un instant à quitter la scène sans saluer les autres acteurs -, Jeannot, à ma demande, l’a appelée. D’Argentine où il vit. Un ami qui remontait cinquante ans de passé pour lui dire adieu mon amie d’alors, je ne t’oublierai pas, c’était beau. Et courageux car ce n’était pas un coup de fil facile…

Alors, Jeannot, on le danse, ce tango ? On rirait pas mal, moi la petite puce devenue bobonne (oh je sais, tu me dirais que je suis jeune et charmante, et finalement, ça me ferait plaisir, j’avoue…) et toi le monsieur devenu monsieur âgé de corps et pas de cœur, le monsieur dont la mémoire a encore le souvenir de mes parents jeunes et rieurs. Moi pas souple, toi plus souple. Mais on pourrait tricher, et ma tête sur ton épaule je penserais aux jours heureux, tu penserais aux mêmes … on se dirait que tout a passé si vite, mais qu’on a savouré tout ce qu’on a pu, et qu’on compte bien continuer !

J’avais à peine terminé ce billet – en juillet 2009 – que mon père m’a appelée pour notre bavardage hebdomadaire. « Jeannot est à Bruxelles, » m’avait-il dit « et trop occupé pour que l’on se voie, mais il m’a demandé de t’embrasser quand je te parlerai ». La tendresse voyage, émet ses ondes, et la réception est bonne.

Malade…

Oh ces jours que l’on passait au lit, au chaud, ou vacillants en robe de chambre, pâles comme des ectoplasmes.

On était « malade ».

Jan Steen - L'enfant malade

Jan Steen – L’enfant malade

Bien sûr que j’étais éteinte, et que mon énergie me permettait tout juste de tousser, éternuer, et me trainer à table, mes grosses et mal-aimées pantoufles à carreaux (les charentaises que je haïssais), achetées une pointure plus grandes pour que je puisse y grandir, m’épluchant les tendons d’Achille dans de méchants flop-flop.

Bien sûr aussi que parfois, j’avais même très mal : les otites m’adoraient, ainsi que les aphtes et les trachéites. Les otites étaient d’une cruauté aiguë, et je m’en souviens encore.

Mais aussi… je me faisais gâter, comme tout enfant malade. Je pouvais lire au lit, les merveilleuses aventures de Monsieur Lambique, Bob et Bobette. Je les avais toutes lues et relues, et ne m’en lassais pas. Je lisais depuis très jeune « des livres sans images » mais quand on est tout dolent, les images suffisent. On ouvrait le radiateur « à tout casser » dans ma chambre, faveur exceptionnelle puisqu’en général on n’y chauffait pas ou très peu. Mammy montait de temps en temps pour voir comment j’allais, et j’aimais le soin qu’elle mettait à ouvrir la porte sans bruit au cas où j’aurais dormi, et puis son ton gentil, sans anxiété exagérée, juste une douce sollicitude « comment ça va, ma Puce ? ». Elle m’apportait un jus d’orange, ou un thé, et hélas mon « cachet » (d’aspirine ou autre chose).

Pire, elle arrivait parfois avec le docteur, armé de sa petite lampe de poche en forme de chien lumineux et je devais dire Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaah, et puis tousser pendant qu’il écoutait le remue-ménage de mes bronches. Ou qu’il me persuadait que cet infâme sirop rose n’avait pas si mauvais goût et qu’il me fallait vraiment ouvrir la bouche en grand. Ou me tourner et offrir ma fesse rafraichie à l’éther à l’attention de cette redoutable seringue qu’il avait remplie sous mes yeux effarés.

Toute la normalité de la vie de l’enfant malade, en somme. Et à table je pouvais ne pas manger les carottes ou le céleri, l’important étant que je mange tout court. Il y avait une sorte de cessez-le-feu provisoire sur bien des points autrement incontournables.

Et quand j’allais mieux, je redoutais le retour de la santé, et forçais quelques quintes de toux mal imitées, assombrissait ma voix dans l’espoir de sembler encore enrouée, prenais l’air pitoyable de Marat dans sa baignoire après la visite de Charlotte. Mais Mammy connaissait sa fille, et c’était inutile. Dernier petit triomphe était celui du retour en classe, où la maîtresse me demandait si j’étais bien guérie et – là, c’était vraiment la ré-immersion ! – me signalait que mon amie machin-chouette avait gardé tous les devoirs  pour moi.

Il y avait toute une magie dans ces maux enfantins et annuels qu’on s’échangeait tous, comme les gommes et les porte-plumes…

Des bonheurs à foison

Même si c’est dans le passé que je vous emmène en promenade le plus souvent, la nostalgie ou le passéisme ne sont pas des compagnons aux cils embués.

C’est que, bien sûr, d’une part je protège ma vie présente, mes zones privées, et aussi que ce n’est parfois que lorsque le temps a passé que l’on réalise qu’une chose est belle à raconter. Je peux faire aujourd’hui des rencontres qui ne prendront leur importance que dans deux ans. Je peux assister à un incident – voire accident – sans mesurer ses conséquences futures.

Bref, le passé devrait être pour tous un coffre aux milles bonheurs, aux images à jamais incrustées en nous, aux histoires alors anodines qui aujourd’hui ont le goût de l’extraordinaire.

Si j’évoque ma ville d’enfance, Verviers, et ses charmes qu’à l’époque je ne remarquais pas et qui aujourd’hui ne sont plus pour la plupart, ce n’est pas pour pleurer ce qui a disparu mais célébrer ce qui fut et est encore dans mes souvenirs, et que je désire restituer ou décrire. Que Verviers ait connu une métamorphose radicale et n’ait pas encore abordé son ère de renaissance, ça n’est pas une raison de porter le deuil pour ce qui était alors et ne sera plus jamais. Ce qui est aujourd’hui ne sera plus en place dans trente ans, et ainsi court le temps sur les choses…

383197_279310855459992_1677075578_nSi je rends, le temps d’un article, la vie à Lovely Brunette –  ma mammy – ou Crevette – mon papounet – ou Sibylla ou Léon ou un de ces innombrables acteurs qui traversèrent la scène de mon existence, je ne les regrette pas. Certains me manquent, oui, parce que je les aime encore et ressens leur absence. Mais ne savions-nous pas tous que nous passerions par la case séparation ici-bas ? Aussi, loin de mots détrempés de chagrin, mes billets sont heureux, enfin je les rencontre jeunes (car au fond… pour moi petite fille c’était des « grands », des « parents » et finalement des « vieux »…), la peau unie et douce sous les baisers, les beaux bras de ma mère nus dans une robe d’autrefois, l’élégance souple de mon père et sa belle démarche rapide. Je me délecte de ces souvenirs d’eux qu’ils m’ont donnés, et de ces anecdotes dont ils firent part sous mes yeux. Et c’est un multiple bonheur.

Heureux qui sourit en évoquant son passé. Et j’en fais partie !