Dans l’angle du tombeau, l’amour

« Seul, l’amour subsiste dans l’angle du tombeau ». Un ami très cher m’a donné cette phrase il y a longtemps. Elle avait suspendu la course de son coeur pendant un instant alors qu’il lisait Les mille et une nuits. Et dès lors, elle fit partie de lui. Il la prononçait avec une profondeur solennelle et une surprenante humilité dans la voix.

Il n’est plus. Tout au moins, c’est la formule consacrée pour qui a épuisé son temps de vie avec nous. Son tombeau n’a pas d’angle, pas de pierre; aucune larme ne s’y abîme : il a été incinéré. Mais que cette maxime retentit joyeusement dans mon être. Car oui, de lui il ne me reste que la tendresse et les éclats de rire, que ses amis et moi chérissons avec enthousiasme. Quelle chance nous avons eue de le connaître et de l’avoir laissé planter en nous le germe de cette joie bouillonnante qui resurgit à son évocation.

Ma mère, – Lovely Brunette – , a son nom sur une stèle. Et d’elle je n’ai gardé que les chansons, les recettes de cuisines, les surnoms ironiques, les souvenirs de bonheur qui luisent comme une bougie dans le noir. Les disputes et les maladresses, je les éloigne d’une chiquenaude quand elles se rappellent à moi. Oh, ça n’a rien laissé, les mots durs, les bouderies. C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? Par contre, ce qui se tient dans l’angle du tombeau, c’est le son de sa voix me lisant Les aventures de Plumet – et je me demandais, émerveillée, comment elle connaissait la voix de Plumet, puisqu’elle avait son timbre normal quand elle était le narrateur et une petite voix excitée quand Plumet s’exprimait -, son “c’est bon mais c’est bourrant” amusé après avoir goûté mon premier dessert au moka – une recette de l’Institut Sainte Claire, des petits beurres cimentés deux à deux avec du sucre et du nescafé pétris dans de la margarine! Bourrant en effet -, les centaines de lettres que nous nous sommes échangées au fil des années, et toutes ses pitreries qui me reviennent aux moments les plus surprenants et me font rire avec elle. Oui, avec elle.

J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais. Et lorsqu’on me dit que je lui ressemble de plus en plus, je souris, amusée. Avec elle. Ah, cette lueur heureuse qu’avait eu son regard quand son petit-fils lui avait dit qu’elle et moi avions le même rire. Si on arrive à passer son rire … oui, seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau.

Mon Papounet qui se faisait encore « beau » pour regarder une vidéo envoyée de Malaisie par son petit-fils alors qu’il se remettait d’une double broncho-pneumonie, et nous disait, ravi « il n’y a plus qu’une chose que je fais encore bien : c’est dormir »! ; un ex beau-frère si joyeux que je le pensais éternel et qu’il me manque même si je ne l’ai plus vu depuis près de trente ans; une ex belle-mère avec laquelle j’ai croisé le fer comme un mousquetaire pour finir par comprendre qu’elle était insupportable, oui, mais qu’elle avait lutté comme un lion toute seule et que ça l’avait rendue insupportable, des grandes-tantes radieuses dans leur vieil âge au point qu’elles vous éclaboussaient de leur plaisir d’avoir vécu… tous ces gens m’ont tant donné, et l’amour est, oui, toujours assis dans l’angle de leur tombeau, envoyant à qui les aimât des flèches de pensées chargées de vie…

 

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Marguerite, Germaine et les autres…

La petite Marguerite – qui allait devenir Tante Marguerite pour nous, et ma petite Marga pour sa mère et son époux vraiment très tendre, est née en Belgique en novembre 1883. Et dès l’été 1884, hop, traversée pour Buenos Ayres ! Elle fera 4 fois cette même traversée avant le retour définitif à l’âge de 14 ans. Sa sœur Germaine s’arrangera pour naître en Belgique en 1886, tandis que les trois autres enfants – dont mon grand-père – naîtront en Argentine.

On passe à table!

Et notre Marguerite, l’aînée, se souvenait assez bien de ces interminables voyages d’un mois, avec, selon la compagnie, escale à Londres, dont l’une a d’ailleurs nourri son imagination pour toujours car… Jack l’éventreur en personne se dissimulait dans le port, ainsi sans doute que le brouillard. D’autres escales avaient lieu à Ténériffe, et Rio de Janeiro où il arriva une fois que tout le monde dût rester en rade sous un soleil « tapant » car il y avait une épidémie de fièvre jaune au Brésil. Lors de la visite d’une île déserte elle s’était émerveillée devant les orchidées, des forêts de fougères, des plantes à la beauté généreuse et un aigle survolant le tout, impassible et attentif, qui aurait quand même pu foncer pour emporter le serpent qui faillit mordre sa maman, la gentille Louise, et leur éviter une terrible frousse. Mais bon… un aigle a des soucis d’aigles et pas de garde du corps… Et on mangeait bien, du frais puisque les vaches étaient embarquées pour garantir le lait frais et le nuage de crème, voire, en cas de malheur… finir en rôti.

Ces années en Argentine sont restées pour elle une enclave paradisiaque dans une vie par la suite bien bourgeoise, même si elle a vécu deux guerres comme toute sa génération. Je l’ai connue âgée, toujours un peu agitée, avec trop de rouge aux joues et les cheveux teints d’une couleur entre le roux et le noir, souriante et autoritaire avec ses frères et sœurs dont elle s’attirait les moqueries pas toujours affectueuses. La tante Marguerite était la tante qui faisait marcher tout le monde à la baguette du côté de mon père, comme la tante Didi l’était pour le côté de ma mère. Chacun son sergent major…

En tout cas lorsque je l’ai connue, Marguerite tenait à recevoir toute la famille chez elle pour le Nouvel An et comme nous étions nombreux et son logis petit, nous arrivions à des heures différentes, et en bon stratège qu’elle était, je pense qu’elle évitait ainsi avec maestria de convier à la même heure des gens incompatibles, aussi ai-je pas mal de cousins que je n’ai jamais rencontrés ! Elle annonçait cependant qu’untel ou unetelle venait de repartir avec les enfants, quel dommage que vous ne les ayez pas vus, si seulement vous étiez arrivés une demi-heure plus tôt, mais nous avions droit à un résumé des derniers épisodes – glorieux, tout le monde travaillait bien en classe contrairement à nous… – de leurs derniers faits et gestes. Elle s’agitait comme une abeille, la cafetière d’argent à bout de bras, des fournées de biscuits Mirou – de petites brioches aux éclats de chocolat – faits par ses blanches mains encore tout chauds sur un plateau. Je les ai faits spécialement pour aujourd’hui, claironnait-elle, aussi les petits biscuits Mirou de la tante Marguerite nous faisaient-ils rire à l’avance.

Il faut dire qu’un trait que l’on retrouvait sur beaucoup d’entre nous était les yeux asiatiques, et ma cousine Françoise et moi leur donnions à tous des surnoms « japonisants », ce qui fait que tante Marguerite était devenue Tantou Margueritou, et que notre cousine Mireille, forcément, était devenue Mirou. Du coup, nous associions les fameux biscuits Mirou à la gentille et discrète Mirou. J’adorais le mari de tantou Margueritou, Édouard que tout le monde appelait Édou – sans la moindre conscience que ça faisait notre affaire, à Françoise et moi. Et doux, il l’était. Et mignon « comme tout ».

C’est bien grâce à son fils unique, Robert (onclou Robertou), qui en a transposé une partie dans un de ses livres, que mon côté de la famille connaît les aventures et mésaventures de Marguerite en Argentine, même si Françoise m’a raconté une anecdote étant arrivée à sa propre grand-mère, Germaine. La petite sœur de Marguerite. Mais il y eut aussi, comme inoubliables faits, les tremblements de terre, les fêtes de Noël au soleil avec le sapin garni dans le jardin…

La maison était d’importance, une construction carrée de style espagnolisant, avec une grille solide – n’oublions pas que les revoluciones succédaient aux revoluciones et donc aux hordes de bandits et pillages – et un charmant patio décoré de palmiers en pots. Tante Germaine se souvenait avoir entendu que l’on étranglait quelqu’un derrière la porte lors d’une des revoluciones. Marguerite, elle, n’avait pas oublié les ambulances qui ne cessaient de pim-pon-pim-ponnner tandis que le canon tonnait, tout ça en prime un jour où le petit frère Roland était malade et qu’ainsi le médecin ne pouvait arriver. Larmes et larmes de la mère et ses filles aînées. Roland a survécu, je l’ai connu, toujours dandy même dans ses dernières années. Elle évoquait aussi une femme que l’on avait égorgée derrière la porte, peut-être la même scène évoquée par Germaine. Et l’habitude d’avoir des vivres à la maison pour tenir trois semaines perdure encore ici et là dans la famille, c’était la norme transmise par mon arrière-grand-père Servais, que mon Papounet a mise d’application, très sagement, lors de ses années africaines.

La vie était encore imprégnée d’accents colonialistes. Dans cette jolie demeure vivaient Servais le père, Louise la mère, Mademoiselle Antoinette l’institutrice française, l’oncle Adolphe, frère de Louise, et la jeune fratrie, nés à Buenos Ayres dans le cas des trois derniers : Roland, Albert et Mariette-Eleonore-Julie, dont j’ai trouvé l’acte de baptême sous le nom de Maria Julia Leonor, baptisée à Nuestra Señora del Socorro, Ciudad de Buenos Aires. Papounet – qui lui fut baptisé Tiago Juan Alberto des années plus tard, ce qui enchantait l’âme rêveuse de Lovely Brunette qui n’aurait pas aimé épouser un Alfred ou un Gérard tout banal – trouvait que la servante que l’on voit sur la photo ci-dessus ressemblait à Charles Aznavour, et ça l’amusait beaucoup. L’oncle Adolphe « en a fait de belles » et en tout cas est mort et enseveli là-bas, on n’a jamais dit tout haut ce qui lui était arrivé. Il était bien beau c’est un fait, et je sens du parfum de femmes à plein nez. Diablement beau, riche, et célibataire, l’ingrédient idéal pour une fin romantique et tragique… L’employeur de ces messieurs – acheteurs lainiers – était Monsieur Dedyn, de Roubaix, et il venait loger avec son épouse lors de leurs visites « sur place ». L’oncle Henri, frère de Louise et de feu-Adolphe, rendait de fréquentes visites lui aussi, et je suis amoureuse de son souvenir, un aventurier casse-cou et plein d’humour, à la « bouille » délicieusement heureuse sur les photos.

Quand on ne voulait pas être compris « des autres », le truc était tout simple : on parlait en wallon. Pas en français mais en wallon. Après tout, le grand poète wallon Corneil Gomzé, auteur de la Barcarolle vèrvîtwèse (la barcarolle verviétoise, écrite en l’honneur de Rodolphe Closset – Anna Closset était la meilleure amie de Louise, et Marguerite épousera son fils Edou des années plus tard) était à la fois l’oncle et le parrain de Servais mon arrière-grand-père – c’est d’ailleurs du côté Gomzé que sont arrivés les yeux asiatiques -, et qui diable en Argentine allait comprendre le wallon ?

Les retours en Belgique

La jeune fratrie parlait le français à la maison et avec Mademoiselle Antoinette, qui les accompagnait lors de leurs retours en Belgique. Mais pour le reste de leur existence, c’était l’espagnol, leur langue.

Ils avaient une maison de campagne à Belgrano. Dont je ne sais rien. Et l’oncle Henri avait des actions qui ne valent plus un sou au vélodrome Palermo ce qui est dommage car j’en ai une. Et elle a fière allure…

Marguerite a confié à son journal ses soupirs écrits évoquant son retour en Belgique, alors qu’elle avait 14 ans. Ils n’avaient gardé de leur passé sud américain que les objets et les vêtements… peut-être même son mouton sur roulettes, que l’on devine sur la photo dans le patio. Mais la vie et ses lumières étaient restées dans les murs de la belle demeure. Le petit pays pluvieux lui semblait pire qu’un corset de béton, étriqué d’un millier de choses qu’on ne disait ni ne faisait si on était quelqu’un de « bien ». La maison familiale, pourtant bien belle que son père fit construire alors, n’avait pas le vent de la pampa faisant courant d’air, et le dulce de leche que faisait Louise n’avait pas le même goût, parce que ce n’était pas le même lait, les vaches ici aussi étaient confinées dans des prairies certes plus vertes et grasses, mais plus petites que celles de leurs cousines lointaines. Après une liberté infinie elle s’asphyxiait dans la mesquinerie et la cruauté des autres jeunes filles jalouses et donc narquoises. Là pourtant la revanche était de parler en espagnol pour ne pas être compris ! Son frère Albert, mon grand-père, a toujours ressenti la même chose, il détestait la ville natale de son père. Il y mourut, en vaillant patriote, mais a semé chez son fils Le Papounet l’envie d’ailleurs. Le besoin d’ailleurs. La bougeotte.

Un monde multicolore

Mon grand-père était acheteur de laine. Verviers et la laine, c’était une longue histoire d’amour qui passait de génération en génération et unissait les familles comme un tissage bien serré – et bien chaud. Même les kilts écossais y étaient tissés, c’est dire, et des liens amoureux aussi puisque mon arrière-grande-tante Léonie a épousé son vaillant homme des Highlands…

Les mêmes noms se retrouvaient depuis plusieurs générations, unis à d’autres même noms. Les réputations n’étaient plus à faire. Et les Verviétois s’en allaient pour affaires avec leur famille, leurs enfants voyaient le jour sous d’autres cieux et revenaient en visite après de longues traversées en bateau, ahuris devant ces familles qu’ils découvraient et qui ne ressemblaient pas aux visages basanés de leur quotidien.

L’oncle Edouard fumait le cigare, se souvenait encore mon père – Crevette –  et le hall de la maison de son grand-père maternel Henri était gigantesque. Rien à voir avec la leur, aux formes simples et proportions modestes d’Uruguay. L’oncle Charles racontait des plaisanteries dont il ne saisissait pas le sens – du genre « voyons Jacquie, peux-tu deviner combien de petits pois il y a sur ma fourchette?» – et en général tous les adultes tentaient d’intéresser ce petit garçon quelque peu perdu malgré tout. C’est en Belgique qu’il a fait son premier voyage en train et il était émerveillé devant les talus verts et fleuris, si différents du décor de ses jours à Montevideo.

Et la vie était tout autre d’un côté à l’autre du monde. On ne mangeait pas la même chose. Le climat n’était pas le même. Les faits divers non plus. D’un côté on avait envoyé l’aînée à Sainte Julienne au mariage de la pauvre petite X*** dont le père n’avait cessé de pleurer pendant toute la cérémonie à laquelle personne n’était venu ! (La pauvre petite X*** était-elle enceinte et forcée de se marier ? Le mari était-il peu recommandable ?) et de l’autre Albert devait son salut à un Indien dans la pampa…

Pocitos, 1920

Car Albert, mon grand-père, s’est un jour égaré dans la pampa. Il était à cheval, et la nuit était tombée. Pas de vraie route, juste une vague piste qu’il avait quittée sans le remarquer. Une lueur au loin l’a attiré, c’était une petite maison rudimentaire habitée par un Indien qui lui a cédé son lit et qui, le matin, l’a accompagné sur son cheval jusqu’en vue du prochain bourg qui le remettrait sur la bonne direction…

Et le même Albert rapportait à la maison des anecdotes du genre « j’ai logé dans un « hôtel » où une petite pancarte demandait aux caballeros d’enlever leurs éperons pour dormir… Et racontait comment la laine arrivait en ballots tirés par des boeufs…

Transport de la laine

Les badinages avaient décidément un accent différent même s’il s’agissait de la même famille…

Les casseroles de Bon-Papa

Quand mon Bon-Papa Jules est mort, Lovely Brunette a été déchirée de voir qu’elle ne pouvait pas tout récupérer de sa vie. La vie de son père. Je ne parle pas des choses importantes et chères qui ont été partagées comme ça se passe souvent lors des successions (nul besoin d’être plus claire je pense…), mais surtout de la « bimbeloterie » souvent très mal en point et non-monnayable comme par exemple son service en Limoges pour 48 personnes entreposé dans un buffet, des lames de couteaux échappées de leurs manches, des manches orphelins d’autres lames, des survivants de verres à vin blanc et rouge, à porto, à cognac, à je ne sais plus quoi… Il les avait gardées, ça venait de son mariage à lui, ou de celui de ses parents, il avait pris soin de tout ça, et voilà qu’elle se lançait dans Save the Private Useless avec passion.

J’ai ainsi hérité, en partie, de ça aussi quand ce fut son tour de disparaître. Enfin, de ce qu’elle a sauvé parce qu’elle avait la place pour les entreposer, mais moi je n’ai ni greniers ni mansardes ni placards ni cave. Et moi, j’utilise, je mets dans le lave-vaisselle, quand ça casse c’est bye-bye, et comme tout est de plus en plus dépareillé, il m’arrive d’offrir deux petites tasses à moka ici et là pour célébrer l’amour de quelqu’un, n’est-il pas bon d’avoir deux jolies tasses au passé presque historique pour apprécier un bon petit café en tête-à-tête, surtout quand elles bourdonnent d’amour, ces têtes ? Bref, je suis moins respectueuse qu’elle, place oblige.

Inutile d’expliquer que le service de Limoges a été vendu à un prix défiant toute concurrence, comme on dit, en grande partie au décès de Bon-Papa Jules, car qui fait encore des réunions de 48 personnes, hein ? À part les pensionnats ou homes, qui peut-être auraient grand plaisir à servir les repas dans du beau pour changer. Ça leur vaudrait des noms changeant la donne : Les enfants de Versailles, et Vieillir à Schonbrünn

Lovely Brunette avait notamment repris… les casseroles de Bon-Papa, de très belles casseroles de fonte émaillées d’une belle couleur vert tendre (petits pois de printemps….), et dont elle n’avait aucun besoin puisqu’elle avait les siennes. Mais je me souviens d’avec quelle dévotion elle suggérait : prends la casserole de Bon-Papa pour les pommes de terre…

Impatiente, je ne comprenais pas. Elles pesaient plus lourd qu’une enclume (avec le marteau et une grosse dame assise sur le tout…), on avait les poignets mutilés et les paumes grillaient sur les poignées, alors qu’on possédait désormais des petites casseroles légères, avec des oreilles de bakélite, et les motifs design de l’époque, ceux qui reviennent à la mode et me font frémir aujourd’hui. Des petites frises à carrés et triangles sur fond crème… comme chez les Femmes de Stepford, et il fallait presque les cheveux laqués et le regard d’une poupée (avec cils pelucheux) pour être assortis aux casseroles « nouvelle vague » que je préférais à celles de Bon Papa. Je réalise que nous n’étions pas du tout assorties et je ferai amende honorable quand je saurai à qui.

Oh ciel, j’allais oublier le fer à repasser de Bon Papa, qui devait déjà avoir dix ans et a vécu vingt ans de plus. Et son horloge à carillon Westminster qu’on avait mise au mur de la cuisine, pour profiter de son appel very british. Oui, c’était le chant de Big Ben…

À présent que ma Lovely Brunette n’est plus, pas plus que mon Papounet, je comprends cet attachement qu’elle avait pour ces vieilleries. Je comprends, disais-je, parce que tout ça, c’était des petites choses quotidiennes qui la reliaient à son père, lui permettaient de l’évoquer mine de rien, de toucher ce qu’il avait touché, de sentir sa trace, son passage, de retrouver une anecdote. Je le comprends puisque moi-même je me suis mise à polir avec amour ce que je lui ai vu cirer si souvent, me disant « ce saint bonhomme était en bas de l’escalier chez Bonne – son arrière-grand-mère – et elle me l’a laissé ». Le saint bonhomme est un moine tenant un crâne dans la main, l’air assez surpris ce qui est sans doute assez normal : une chope de bière aurait mieux sa place dans cette main monacale. Comme à la maison nous l’avions mis sur une commode dans le vestibule, mon oncle Yves s’amusait à enfoncer sa cigarette dans un des orbites oculaires pendant qu’il enlevait son manteau…

Je mange mes œufs à la coque dans de petits coquetiers en argent qu’elle a sauvés de je ne sais où, très abîmés d’ailleurs, ils ont perdu tout ce qui pourrait faire dire « ooooh, tu manges dans de l’argent, quel chic … » car franchement, ils ont piètre mine. « Ça fait pouilleux », aurait-elle d’ailleurs dit, en riant !

Mais voilà… moi aussi j’aime toucher ces petites choses anodines, délaissées qu’ils ont touchées, et ainsi établir un contact matériel entre eux et moi. Eux, mes « chers disparus », pas oubliés mais juste disparus derrière le mur…

Mais où sont les hommes d’antan?

J’ai grandi à la fin d’une époque. L’avant-féminisme. L’avant milliers de questions. Le cinéma et les romans que j’aimais lire m’avaient expliqué que l’homme était sûr de lui, protecteur et toujours dans le vrai.Les histoires étaient plus simples qu’aujourd’hui.

Peu « d’autres femmes » ou alors c’était une gouvernante folle et criminelle ou une sœur vieille fille rancie. On n’oubliera pas non plus la mère de Norman Bates. Mais il y avait cette simple évidence : un homme rencontrait une femme et hop, tout se déroulait entre eux deux sur fond de guerre, d’espionnage, de business. Il n’y avait pas le retour des ex, ou un(e) autre attendant son heure en haletant au moindre signe de désaccord. L’homme aimait avec élégance, certain de ses sentiments qu’il cachait au mieux, la femme restait une faible créature un peu tête de linotte, en proie aux crises de nerfs et de larmes, pompette à l’occasion – juste de quoi rire un peu sottement et avouer sa passion – et persuadée qu’un tel homme ne pouvait vraiment l’aimer elle, humble chose, ce qui permettait de faire tenir le suspens jusqu’au happy end qui couronnait le long baiser effaçant tous les doutes !

Ou bien c’était une femme fatale en apparence, le jeu de paupière menaçant comme la danse d’un papillon vénéneux et la lèvre aux courbes écarlates, et elle finissait par se prendre quelques claques qu’elle savait avoir méritées et qui avaient le mérite de faire d’elle un chat dont les yeux envoient des étincelles d’adoration. Trophée inestimable pour le dompteur qui épouserait sa mégère apprivoisée qui ne se soumettrait qu’à lui.

L’amour était celui d’une vie. S’il y avait une ex, elle était morte.

Il m’est arrivé aussi de voir notamment un film que je crois être « le fils de Robin des Bois » où le fils en question était un magicien de la lame et du saut dans les branches sans déchirer ses collants, mais l’amour de la gente dame le rendait si perplexe que c’était elle qui, lasse de panser ses bobos et de changer de poulaines tous les jours pour le séduire sans qu’il le remarque finissait par lui déclarer « Vous m’aimez, Robert ». Et il se rendait à l’évidence, régalant le public du long baiser final tant attendu. Mon frère et moi étions très choqués de cet aplomb et avons joué cette scène plus d’une fois en riant devant son étrangeté.

Moi j’ai grandi dans un monde que l’on dira macho peut-être mais où l’homme « normal » était gentil et ferme, faisait des cadeaux, protégeait – soutenait le coude pour traverser, retenait les portes, ouvrait la portière de sa voiture, mettait à l’abri du vent et de la pluie, portait les objets lourds. Il trouvait toujours les mots et promesses pour calmer les chagrins. Tout ça avec une tranquillité rassurante.

Maintenant… Le cinéma nous montre un homme névrosé en face d’une femme blessée par son passé. Ou le contraire. Pendant la durée du film ils se tournent autour comme deux fauves en chaleur et affamés… quel instinct l’emportera-t-il sur l’autre ? Fini la femme qu’il fallait aider et préserver, car dans le cinéma d’aujourd’hui bien souvent elle grimpe aux échelles et barricades, attache son homme aux montants du lit pour en faire sa chose, rentre en nage le matin de son jogging forcené, tandis que l’homme mijote des petits plats, va chez le psy, donne la bouillie aux gosses et attrape des boutons quand il entend la formule « pour toujours ». Et il jure comme aucun muletier n’aurait jamais osé jurer autrefois, car ses mules l’auraient éventré à coups de sabots.

Le doute et l’hésitation colorent tous les films… L’homme pleurniche et déprime, la femme a parfois les biceps de Rosie the Riveter (Norman Rockwell). Il faut résister aux tentations des autres… ceux et celles dont les rencontres sont devenues si faciles. Il faut accepter d’être en sueur, échevelé(e) et hurlant(e) lors des ébats conjugaux et ne pas avoir de tabous frustrants qu’un(e) rival(e) n’aura pas. Et tout comme autrefois la souriante épouse était fière de sa table bien dressée, nappée de frais d’un tissu immaculé qui avait claqué contre l’air du salon, fleurie d’un bouquet du jardin, il faut avoir le cœur à rapidement allumer trente-six chandelles dans la chambre à coucher – ça aide certainement pour la température en hiver – et choisir judicieusement l’arôme de l’huile de massage. Il faut savoir se remettre de joutes verbales effroyables au cours desquelles on vide son sac jusqu’à ne plus avoir de sac d’ailleurs, pour aller courir sous la pluie en larmes en appelant Dieu ou notre mère la terre à la rescousse.

Oh… où donc êtes-vous passés, Gregory Peck, Cary Grant, Rosanno Brazzi et les autres ? Et Audrey et Katharine Hepburn, Grace Kelly, Loretta Young, Danielle Darieux, Alida Valli?

Vive le roi, les boites de biscuits et les cartes postales

Dans le buffet liégeois blond du palier du premier étage se trouvaient des albums de cartes postales sur la famille royale. Je pouvais les regarder si j’avais les mains propres et en tournais les pages avec soin et respect. C’était souvent Mademoiselle (Sibylla) qui se chargeait de me superviser, car elle aussi adorait notre famille royale, qui sait pourquoi puisque Mademoiselle était Hollandaise et avait la sienne, de famille royale ! Mais elle avait une passion ingénue pour Baudouintje, et la collection de cartes en effet s’arrêtait à l’enfance de Baudouin, Albert et Joséphine-Charlotte. Les enfants royaux, m’affirmait-elle, ne parlaient pas à table, finissaient ce qu’il y avait dans leur assiette, ne se salissaient pas en jouant, n’écoutaient pas les conversations des grands, et rangeaient leurs jouets. Elle nous entraînait à d’exquises manières : mon frère au baise-main et moi à la révérence, et nous exhibions nos talents quand ma mère avait des invités qu’il fallait émerveiller un peu.

Famille royale

Bien plus tard j’ai vu Baudouin lors de défilés à Verviers. Avec l’école nous bordions la rue de la Paix en agitant des drapeaux belges et hurlant vive le Roi, vive le Roi à nous en déchirer les poumons ! Nous ne voyions rien ou presque, juste la voiture et le profil du roi en habit militaire, et cependant je n’ai retrouvé la même excitation que bien plus tard lorsque je suis allée voir Claude François au Coliséum. On n’est adolescente qu’une fois, et ça ne dure pas longtemps … J’ai vite abandonné Claude François…

Le roi Léopold III avait décoré ma grand-mère pour services rendus pendant la guerre, et plus tard la reine Fabiola, en visite à Verviers l’a re-félicitée, ma vieille Edmée alors en chaise roulante et qui rougissait de fierté comme l’espiègle jeune fille qu’elle avait un jour été. Oui, elle avait aussi pris ses risques pour défendre la liberté de sa petite patrie. C’était le second plus beau jour de sa vie, le premier ayant été sa visite au Pape. Nous taquinions mon grand-père – Jules – en lui disant que le jour de son mariage ne devait pas figurer en bonne posture dans la liste… (Elle était furieuse contre son beau-père qui lui avait promis un cheval en cadeau, et qui avait changé d’avis. Je ne sais pas ce qu’elle a eu à la place, mais … un mariage contre un cheval, et rien d’autre !)

Elle m’avait prêté ses livres chéris : Albert le Roi chevalier et Astrid la reine au sourire, pour faire un concours de rédaction interscolaire – qui m’a valu le 11ème prix de toute la Belgique, mon premier triomphe d’écriture ! Quand Albert et Paola se sont mariés, j’ai plongé dans l’idolâtrie populaire d’alors. Il m’a fallu ma « poupée Paola », avec sa robe de mariage et son tailleur de départ en voyage de noces… On ne parlait que d’elle. Ma tante Yvonne secouait tristement la tête en disant qu’elle avait lu que la pauvre avait le cafard avec toute cette pluie et ce ciel gris, tst tst tst pauvre petite. On croisait les doigts pour qu’elle tienne le coup, qu’elle finisse par nous aimer, par aimer notre petit bout de pays détrempé. Belle comme une fée du soleil, vivant dans le palais des pluies… On avait emprisonné un colibri dans une serre sombre, et on avait mal pour elle, nous qui partions en hordes en Italie pour voleter au temps des vacances ! Je vois encore quelque part – chez ma bonne Edmée je crois – une boîte de biscuits en métal avec la photo du jeune couple princier.

Je viens donc d’une famille royaliste, et le suis restée à mon tour. J’aime notre famille royale sans rien remettre en question, dans une confortable continuité.

J’ai vu le roi Albert et la reine Paola alors qu’ils étaient encore Prince et Princesse de Liège à Turin, et leur avais trouvé la beauté des gens simples et gentils. Je me souviens qu’alors que la gentry turinoise paradait en noir grand soir – pour un cocktail à 19 heures – et était bardée de bijoux, le Prince et la Princesse portaient du gris et du beige, avec beaucoup de décontraction. J’étais dans la même pièce, mais ne les ai pas approchés (pour ceux qui croiraient que j’ai fait tchin-tchin contre les verres princiers … eh bien non ! Et ça m’arrangeait bien, car je n’avais plus pratiqué ma révérence depuis le départ de Mademoiselle).

L’enfant-train, ma mère…

« Je regarde mes photos d’enfance et je me dis que cette petite fille savait bien peu qu’elle deviendrait une vieille bobonne pleine de tracas ».

 

Lignes perplexes de ma Lovely Brunette dans une de ses dernières lettres. Et oui, la pauvre vieille dame pleine de tracas semblait aussi éloignée de cette joyeuse fillette qu’un film l’est de la réalité. Et pourtant, c’est la fillette qui lui tint compagnie tout au long de ses derniers mois. Qui, les jambes griffées par les chardons et le visage rouge, la frange de cheveux sombres collée par la sueur, la promenait encore, sans égards pour sa lenteur et son manque d’équilibre, dans ce bonheur inépuisable accumulé au cours de la belle insouciance. Grâce à la petite fille, elle caressait le dos laineux de son âne et appuyait ses tempes sur son front rêche. Elle revoyait Bobby, son poney adoré et respirait sa lèvre frémissante et soyeuse. S’asseyait avec sa boîte à pastels et dessinait l’étang vaseux.

C’est le sourire tourné vers toutes ces autres années d’intenses petits bonheurs qui errait sur son visage ciselé par le temps, fuyant vers le bas, aux teintes diluées. La malice de l’enfant casse-cou étirait ses lèvres tandis qu’elle me racontait j’avais un affreux maillot de laine rouge alors que je ne brunissais jamais et je …

 

Elle était une petite fille riche, pas pauvre ni malheureuse mais aussi consciente de la frontière entre elle et les autres enfants que ces autres enfants l’étaient pour leur part. Car vêtue de son affreux maillot rouge, elle se tenait pensivement à la grille du château pour regarder au loin ces enfants dévaler le chemin en boites à savon, se cassant gaiement la figure et se défiant sans crainte. Et eux devait l’imaginer gavée d’un dessert gigantesque et peut-être même admirer son maillot rouge…

Elle m’a raconté bien des pitreries faites, comme quand elle et le frère aîné entrainaient l’autre à se coucher sur l’étagère du bas de l’armoire, lui promettant croix de bois croix de fer que cette fois, ils ne le canarderaient pas avec les livres de leurs deux étagères. Et commençait le jeu de massacre, dont des années plus tard elle se souvenait avec tant de plaisir que mon frère et moi lui demandions régulièrement « et raconte encore quand oncle Georges et toi jetiez des livres sur oncle Frédo »… Car l’oncle Frédo s’enfuyait régulièrement en hurlant je vais le dire à mômannnnnn.

Maintenant je les regarde, ces photos d’une enfant ravissante et je réalise que pour arriver à la vieille dame bien lasse, il lui a fallu foncer en avant comme un train, tête baissée. Prendre des pelles, renoncer à de candides espoirs, en construire d’autres, aimer, faire mal, se faire mal, pleurer d’amour et de rire, blesser, trahir, guérir, réconforter. Pardonner et demander pardon.

Et que je l’aime, cette petite fille-train. Elle joue avec celle que je fus moi-même. Face à face, les bras tendus et croisés, les mains jointes, elles tournent en riant. Zim-zizim, ma p’tite cousine, ma mère est une chipote ! Elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes ….

Et enfin sur le net j’ai trouvé trace de cette chanson, qui a donc bel et bien existé et fait partie du folklore wallon :