La richesse des vieux

Mon papounet, à 91 ans, avait 91 ans ou presque de souvenirs. Lui seul pouvait me donner un timide écho de qui fut son grand-père maternel, Henri, qui adorait écouter Les pêcheurs de perles, achetait des tableaux et sculptures des grands artistes de son temps, fit enseigner le piano à sa fille. Lui seul connassait encore les mauvais tours joués par mon arrière-grand-oncle Charles, cet élégant peintre-dandy aux cheveux roux qui avait épousé une jolie et célèbre violoniste. Mon père était le lien vivant entre ces gens – qu’il avait connus – et moi. Il avait entendu leurs voix, mangé avec eux, connu les dernières danses de charleston et les traversées de l’océan où on emportait du bétail à bord.

Ma mère, elle, elle se souvenait que jeune fille elle n’avait jamais osé dire à sa mère qu’elle avait – enfin ! – besoin d’un soutien-gorge car… on ne parlait pas de ces choses-là ! Elle en avait donc cousu un dans le secret de sa chambre. Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait, quoique ce serait comique malgré tout. Elle était dans un pensionnat où elle devait prendre son bain revêtue d’une longue tunique… elle ne pouvait pas découvrir à quoi elle ressemblait car Dieu qui pourtant nous a créés à Son image et ressemblance devait trouver que c’était trop choquant à voir. Elle avait rencontré Maurice Chevalier qu’elle avait conduit quelque part dans sa petite calèche, un jour qu’il était de passage à Verviers. Elle avait des lettres de Jean Marais… elle savait que sa grand-mère Justine adorait chanter des cramignons liégeois en wallon avec ses soeurs, et qu’elles se déchainaient toutes au piano en roucoulant « les mains des femmes sont des bijoux » quand les maris n’étaient pas là.

Ma vieille tante Louise est morte à 104 ans, et j’ai encore ses vœux de Noël écrits à 101 ans où elle s’excuse de ne plus écrire droit mais m’explique que le Bon Dieu ne veut pas encore la reprendre…

Sans ces joyeux témoignages, nous ne verrions dans nos photos d’ancêtres que de vieilles dames peu souriantes et de vieux messieurs austères aussi peu souriants, parce que les dents d’alors et les dents d’aujourd’hui, ce n’est pas pareil, et on n’allait pas trop jouer sur le réalisme. Du sérieux, de beaux habits, un air paisible, c’était ce qu’on voulait offrir comme image. Que l’on ait aimé les femmes ou les hommes à la folie, raconté des blagues inoubliables, fait des chutes dans l’escalier chez les machin-chose… sans les souvenirs coquins de nos vieux parents et grands-parents… ça aurait disparu.

Comment pouvons-nous nous passer des vieux, de leurs mémoires lointaines qui sont le pont entre nous et un passé que nous ne concevons pas s’ils ne nous le font pas toucher du doigt ? Comment notre société se retrouve-t-elle à les parquer tous ensemble, entre vieux, dans un environnement où leur statut est… vieux. Pas monsieur untel ou madame untel, pas cette ancienne ravissante modèle d’un peintre ou ce talentueux mime, cet ouvrier si consciencieux, cette enseignante à la pétulance inoubliable, cet ancien flirteur invétéré… non : vieux.

J’ai lu avec délectation dans ma jeunesse la série des Jalna de Mazo de la Roche. Si je me souviens bien l’héroïne de départ était une certaine Adeline, personnage un peu semblable à l’insupportable Scarlett O’Hara, à laquelle on s’attachait tant que j’étais ravie qu’on la garde dans le manoir toute sa vie, même quand elle devient vieille et puis très vieille. On en profite encore. On la garde. Elle continue d’exister, de faire partie du monde et de sa famille. Elle a encore son mot à dire. Et le dit, si mes souvenirs sont bons. Elle vieillit sous le regard quotidien de sa descendance. Si elle tremble un peu en mangeant et radote, c’est sans y prendre garde qu’on s’y est habitués, et les petits-enfants et arrière-petits-enfants n’y trouvent rien de bien étrange. Bonne maman tremble. Bon papa ne se souvient pas de ce qu’on lui dit et s’endort après son verre de vin.

Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas de manoirs, et rarement des maisons assez grandes pour toujours avoir la place pour ce vieux ou vieille que nous aimons encore. Et parfois cet être aimé n’est plus vraiment lui-même, ou a besoin de beaucoup de soins. Mais … où sont passés les vieux d’antan et leurs contes aux enfants, leur amour patient et réconfortant, leur sentiment de préparer la jeune génération et de lui donner leur passé ? Et la patience et l’amour qu’on avait à les voir se diluer, moins voir, moins entendre, moins marcher, et perdre de la précision, sans en être effrayés au point de les fuir comme s’ils étaient malades, comme si l’âge était une maladie et en aucune façon… une richesse incroyable à partager pour pas mal d’entre eux encore…

On nous vole nos vieux et nos racines….

Et ce n’est pas seulement pour le passage de mémoires, oh non ! Mon père ce frêle vieillard, je me souviens encore de quand il me prenait dans ses bras pour danser le tango. J’avais trois ans et il me soulevait comme si j’étais un chaton. Assise sur son avant-bras, tendrement cheek-to-cheek, je vivais mon premier amour avec un homme. Comment aurais-je pu, alors qu’il s’appuyait bien plus tard sur mon bras lorsque nous sortions, ne plus le voir que comme… un vieux ? Sans lui et ses lectures destinées à m’endormir, je ne saurais sans doute rien du « Vagabond des étoiles » de Jack London ou de l’Iliade et l’Odyssée. Or… il s’agit sans doute des deux écrits qui m’ont le plus influencée.

Sans lui, qui passait de plus en plus de temps dans une grande salle de cinéma privée où il se projetait le film de sa jeunesse et m’en faisait voir des extraits, je ne pourrais rien savoir de la personnalité quotidienne de ses parents à lui, et ce sapin dans lequel il grimpait jusqu’en haut ne serait qu’un vieux sapin comme un autre. Et je serais un maillon isolé, perdu, sans passé ni avenir.

Ces très vieux d’aujourd’hui sont aussi ces jeunes d’hier. Eux seuls peuvent nous expliquer ce qu’étaient ces randonnées en temps de guerre, où on emportait ses tartines et sa bonne humeur pour … être heureux, en dépit de tout!

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Que sont ces amis devenus?

Petits trésors d’une ère extraordinaire pour ceux qui l’ont connue (et ce, pour des raisons variées), la guerre. Celle de ma Lovely Brunette, ou tout au moins un aspect de la guerre qu’elle a traversée.

Septembre 1944, les Américains sont là ! Ils se sont installés, entre autre, chez ses parents avec toute la bonhommie de ces jeunes gens nés dans le nouveau monde – un monde soi-disant libéré de la plaie des castes et classes -, avec des manières gentilles et étonnées devant ces habitudes européennes dont certains avaient entendu parler en les croyant excentriques et impossibles à croire.

Et ma grand-mère, l’autre Edmée, la première, adorait faire des photos.

Et clic ! Le lieutenant Kaminsky assis devant l’étang, un foulard à la Humphrey Bogart au cou et la cigarette au bec. Et clic ! Le colonel et le major Grey. Clic ! Ce bon Kaminsky près de ma mère, jeune fille de 21 ans – such a lovely brunette – qui a l’air d’envoyer un sms mais comme ce n’est pas possible, on peut assumer qu’elle a reçu un miroir de sac ou un poudrier, ou encore regarde une icône qu’il transporte pieusement et qui lui vient de sa grand-mère…

Et clic ! Earl, un beau beau beau garçon aux yeux ourlés qui ressemble à Gary Sinise. Le lieutenant Vestal (qu’elle reverra bien des années plus tard) et « mister Law ». Angie, au sourire et teint italiens. Le lieutenant Bill Stravarsky, le lieutenant Lye Leeson, Peter, Timmy.

Et des photos charmantes et insouciantes, où ma grand-mère et ma mère regardent coquettement ces beaux soldats bruyants qui devaient les appeler Deneeeeeeeese et Edmaye. Earl qui embrasse Bonne en mai 1945 (l’autrefois la jolie Justine à l’hermine qui n’avait pas sa langue en poche), Jo qui caresse le chien Yanny. On fait des photos, on est heureux, on s’échange des adresses, on promet de ne pas oublier, on pleure certainement au départ. De joie de s’être connus, de joie de retrouver sa vie, de peine que ce chapitre soit fini et s’appelle  à présent « souvenirs de guerre ».

On reste en contact, comme le témoigne cette photo du Lieutenant Kaminsky redevenu, dans le civil, Milt Kaminsky en 1947, bien anodin dans son costume de ville et d’homme libre. Il s’est marié, Milt, et la photo de son mariage trône dans l’album à la maison, ainsi que le gâteau ployant sous les anges de sucre et surmonté de mariés de … peut-être déjà du plastique !

Suivent des photos d’enfants dans les années ’50… et puis Bill Vestal et son épouse Marybeth sont non seulement revenus sur les lieux de ce bref bonheur de soldat, notre bonne ville de Verviers et… ont rencontré Edmée par hasard dans la rue, et puis sonné à la porte de Lovely Brunette, mais ont aussi invité the lovely brunette chez eux, au Texas.

Que sont ces amis devenus ?

 

 

 

Les petites souris

La souris verte - Benjamin Rabier

La souris verte – Benjamin Rabier

J’ai toujours aimé les souris. Je les trouve belles, douces, amusantes. Je n’en ai pas peur et n’en suis pas dégoûtée. Et je porte en moi un crime, que j’ai commis, contre une souris, et pour lequel je ne trouve pas d’expiation possible. J’ai tué une souris, sans raison, mais malgré tout… sans le comprendre.

Et vraiment, je n’arrive pas à me le pardonner, encore aujourd’hui, j’ai mal et honte chaque fois que j’y pense, mais je considère que c’est mon « châtiment » car… j’y pense souvent, puisque j’aime les souris.

J’avais dix ou onze ans, et dans le mur de notre garage côté jardin, il y avait une fissure, par laquelle je voyais monter et descendre les souris, heureuses locataires de ces lieux labyrinthiques. Parfois un souriceau en sortait et se promenait, la queue dressée et tremblant d’excitation, le long du jardin de rocailles, sous les rhododendrons et fougères. Je les adorais, et veillais à ce que le chat ne soit pas dans les parages. Le chien non plus d’ailleurs, c’était un amuse-gueule de choix pour lui… et un divin jouet pour le chat.

Un jour, je me suis amusée à passer une baguette dans la fissure, l’agitant de haut en bas et de bas en haut et ce faisant j’ai coincé une souris, qui n’a pu se dégager d’entre deux pierres trop rapprochées. Elle a agonisé là. J’étais désespérée, les autres s’agitaient autour d’elle, j’ai appelé ma mère, en larmes, épouvantée, mais que faire ? On n’allait pas démonter le mur du garage pour la souris, et heureusement elle est morte assez vite, et je l’espère dans un état second qui l’aura rendue inconsciente. Mais je ne peux oublier cette horrible histoire.

Une de ces souris s’aventurait dans la cuisine, c’était « la » souris. Peut-être – certainement! – étaient-elles plusieurs, mais comment les différencier ? Elles crottaient dans le pain, aussi on a laissé le chat dormir dans la cuisine, il s’était mérité le rôle de monstre puant pour dissuader les souris de grignoter et y laisser leur ADN.

Elles vivaient dans les murs de la maison, et je les entendais courir quand j’étais dans mon lit, c’est-à-dire que j’entendais la chute de petits morceaux de ciment ou de brique qui dévalaient sur leur passage. Ca me rassurait, de les savoir là.

Il y avait aussi les musaraignes, qui entraient dans le garage pour se goinfrer du son et avoine pour le cheval. Mais alors qu’elles entraient facilement dans la cuve métallique, pour en ressortir… c’était une épreuve olympique. Souvent quand on ouvrait le couvercle le matin pour remplir la huche destinée au cheval, une souris téméraire remontait le long de notre bras avec la détermination d’un éclair, et bien entendu je hurlais, plus de surprise que de peur réelle. Le cheval lui aussi se payait une belle frousse quand parfois une folle musaraigne avait été prise dans la huche qu’on lui déversait dans la mangeoire. Moment d’effroi, indignation chevaline, quelques coups de pieds nerveux et puis scrunch scrunch, au fond la souris s’en était bien sortie !

Et il est arrivé qu’une souris un peu idiote donne naissance à sa progéniture dans la cuve de son ou de sucre à paille, et Lovely Brunette m’avait expliqué qu’une fois le nid découvert, la mère n’y venait plus. Me voici donc avec une série de six ou huit souriceaux aveugles, pas plus gros que des haricots de Soissons, que j’avais décidé de sauver. Le biberon de ma poupée et… du lait de vache, les pauvres sont morts à mon grand désespoir, mais Lovely Brunette n’était pas du genre à dire « ça ne sert à rien, ils vont mourir », on allait bien le comprendre nous-mêmes.

Nous avions aussi notre souris blanche, Gros Pète (bon… c’était un mâle, et on ne comprenait pas trop l’origine de ce vilain machin rose à l’arrière, donc il est devenu Gros Pète). Il vivait dans un aquarium (sans eau, je vous rassure…), je lui changeais la litière, très maternelle, tous les jours, le caressais et l’embrassais abondamment, et lui avais fabriqué une petite échelle qui lui permettait de monter hors de son aquarium où j’avais attaché une petite boite de carton bleue qui avait contenu des dragées. Il s’installait dedans à l’heure des repas en humant les arômes, et on disait qu’il prêchait dans sa chaire de vérité car il appuyait ses petites pattes sur le bord, remuant ses moustaches et se délectant d’odeurs suaves. Parfois il recevait une petite chose qui lui convenait. J’ai beaucoup pleuré quand il est mort, après l’avoir soigné moi-même d’une inflammation aux yeux.

La tradition d’aimer les souris remontait la généalogie de la famille car ma grand-mère, la première Edmée, m’avait dit de lui adresser ma carte de vacances à l’attention de Madame la souris verte, avenue de Thiervaux à Heusy, et c’était arrivé. Les facteurs, en ces temps-là, savaient identifier leurs clients primesautiers capables d’une telle sottise…

Un souriceau, alors que j’habitais dans le New Jersey, m’a séduite aussi. Parti à l’aventure sur quatre pattes incertaines, notre Zouzou-n’a-qu’un-œil lui a foncé dessus. Mais pour Zouzou, ce machin ridicule n’était qu’un jouet à casser en le faisant durer. Et hop que je t’attrape, et hop que je te relâche pour ricaner quand tu crois t’enfuir, et zou ! un coup de patte… Quand j’ai vu ça, et hop j’ai attrapé Zouzou et l’ai mis à l’intérieur, récupérant la pauvre chose bien salivée par mon chasseur borgne, petite chose qui une fois « debout » s’est avancée vers moi et s’est mise à escalader la jambe de mon jeans, puis mon pull, puis hop dans mes cheveux, où elle est restée accrochée, refusant de redescendre sur le sol peuplé de monstres. J’ai fini par l’y reprendre, et elle est restée, tremblante, sur mon bras, reprenant lentement ses esprits en déroute. J’ai pu la relâcher et, ne la reconnaissant pas, je ne sais pas si elle a retenu la leçon ou a fini ses jours en jouet sous les pattes de Zouzou un peu plus tard, mais le fait est que j’ai eu à cœur de planter pas mal de fleurs le long de la maison pour offrir un refuge aux souris.

Et bien entendu, comment ne pas mentionner la clé que Lovely Brunette me donnait quand je revenais la voir, mais surtout… le porte-clés ? Un affreux porte-clés que nous avons eu en collectionnant je ne sais plus quels bons, de plastique, représentant Hans le joueur de flûte, sortant de la légende de la tour aux souris… Il était hideux et ne faisait pas très glamour dans mon sac, mais que je l’aimais, ce vieux Hans !

Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

Esprit es-tu là?

Je ne parle pas du oui-ja ni des esprits frappeurs, mais de l’esprit de famille. Et pas dans le sens « esprit de clan », solidarité etc… mais de la bande sonore et des couleurs qu’on peut associer à une famille.

Heureux ceux qui ont hérité des souvenirs de famille de ceux qui les ont précédés.

La chanteuse de cramignons liégeois

La chanteuse de cramignons liégeois

Lovely Brunette m’a laissé un petit texte où elle raconte qu’enfant, elle allait avec sa grand-mère voir les sœurs de celle-ci. Elle décrit donc ce qui se passait chez mon arrière-grand-mère il y a près de cent ans ! Et à l’époque, « Bobonne » et ses sœurs étaient toutes des « grands-mères » donc. Des dames dans leur cinquantaine, de milieux bourgeois, respectables et qu’on imaginerait un peu amidonnées dans les mœurs.

Eh bien non ! Elles passaient une après-midi délirante où même la petite Lovely Brunette s’amusait (et se disait qu’elle aussi serait comme ça quand elle serait vieille), à jouer du piano et chanter des cramignons liégeois, c à d les chansons en wallon qui accompagnaient ces cramignons. Que sont les cramignons ? Des farandoles que l’on faisait à la fin des moissons à la fête du village. Elles chantaient donc gaillardement en poussant les touches du piano familial, après quoi elles mangeaient des tartes avec une jatte de café, et riaient comme des folles des petits travers de leurs maris qui « étaient au  travail », et auxquels  elles donnaient des surnoms comme Jupiter tonnant pour l’un. D’ailleurs Bobonne, qui avait un mari plutôt autoritaire et qui sans doute de temps à autre se permettait un sermon, mettait fin au sermon de l’époux par une phrase aux relents d’impertinence : T’as bien parlé, Ponce Pilate, t’auras une waffle (une gaufre). Ponce Pilate et Jupiter tonnant… elles n’avaient pas des maris anodins, les dames !

La mère de Lovely Brunette, Edmée, me racontait en pouffant qu’un jour elle s’était disputée avec mon grand-père et lui avait jeté un cendrier en Val Saint Lambert à la tête, mais qu’heureusement il s’était abaissé et donc le cendrier avait fini dans la fenêtre dont il avait rejoint les éclats dans le jardin.

Mon père n’avait pas connu son arrière-grand-mère maternelle mais par contre sa renommée lui était parvenue – comme à moi : le jour de la grande communion de son petit-fils Albert (mon grand-père) elle l’avait rendu malade en décidant qu’à présent il était un homme, et avait béni cette certitude en lui offrant un cigare et un verre de whisky.

Il y avait aussi, bien entendu, les éléments tristes qui avaient laissé leur empreinte, comme le mari de Tante Didi arrêté par les Allemands en 1943 pour avoir aidé des Juifs à fuir (il était d’origine autrichienne et portait un nom à consonance allemande) et qu’on n’avait jamais revu. Tante Didi n’était veuve que par supposition logique.

Ou le petit Serge, l’enfant qui avait précédé ma Lovely Brunette mais est mort bébé. On parlait autant de lui que d’un enfant avec lequel on aurait des souvenirs, et je me suis surprise à « penser à lui » devant sa sépulture, qu’il partage avec son père et autres membres de la famille.

L’oncle Adolphe mort à Buenos Ayres et dont la vie comportait un scandale d’une telle ampleur qu’on n’en a jamais parlé – à mon grand regret d’ailleurs.

L’oncle Gaston, héros silencieux dont je dois un jour écrire la vie parce qu’il n’a pas d’enfants, et qui parlera de lui ? Il le faut pourtant !

Et des suicides, toujours très discrets que l’on n’apprend que par inadvertance.

Les enfants « de la main gauche »…

Mais tout ça écrit la bande sonore de la famille et met les couleurs sur la palette. Des familles gaies, ou des familles sombres. Des familles qui cultivent le secret, d’autres qui s’en fichent. Des femmes de tête malgré la crinoline, des hommes-caniches, des machos épouvantables et leurs humbles violettes sans opinions…

Des enfants élevés à l’anglaise, à l’allemande, qui vont dans des pensionnats, ont des précepteurs, sont des cancres pitoyables, ou vont à l’école comme les autres.

Des familles embrasseuses ou qui se méfient de trop de caresses.

Des enfants élevés à la campagne aux chaussures boueuses et qui n’ont pas peur des poils de chien, et ceux qui savent ne pas se salir ni plisser leurs beaux costumes pour l’anniversaire de tante Albertine.

Tout ça, c’est notre héritage impalpable, mais c’est l’esprit de famille…

83 bougies éteintes et 11 qui m’éclairent

Ma Lovely Brunette chérie,

Le 11 février, c’est et ça reste ton anniversaire. Tu auras 94 ans. Ça se fête avec toi. Pas avec « un gâteau moka à se cacher derrière » (tu sais ce que je veux dire et je t’entends rire, mais je ne peux vraiment pas raconter cette histoire, hein…)

J’ai une lettre de toi qui commence par « Bon-papa aurait eu 100 ans ce jour ». Bon-papa c’était ton papa, le houps comme nous l’appelions parce que pour s’extirper de son transat, il se hissait en ahanant « houps ! ». Toi aussi tu continuais de ressentir la date de son anniversaire comme une perle sur le collier des évènements familiaux.

nismes-1949-ou-50Je pensais que tu le faisais parce que tu étais imprégnée des remembrances familiales d’autrefois, mais non… je sais à présent que les 11 février et 22 août sont les anniversaires de ma Lovely Brunette et de mon Papounet, et sont des jours que je fête discrètement et silencieusement. Mais que je fête…

Tu me manques mais la douleur n’est pas celle du vide, de l’écho qui ne répond plus, de mille jamais plus.  Non tu me manques presque d’une manière heureuse, c’est un manque qui dès que ressenti construit le pont vers toi. C’est chaud et toujours un peu rieur, ou une phrase qui remonte exactement comme tu la prononçais (avec ta grosse voix de gendarme de la fin, dont tu te plaignais en riant). Ou une vieille chanson que nous aimions, tu sais Le petit cheval blanc de Brassens ou Coucouche-panier, papattes en rond… Ou le souvenir amusé de ces mots secrets que nous utilisions pour parler devant le chien qui ne devait pas comprendre que nous allions manger un morceau de chocolat ou partions faire une promenade sans lui. On va à la messe, lui expliquions-nous. Ou un apaisement quand mon esprit contrarié chevauche sa fichue jument de nuit…. « allez ma Puce, calme-toi, tout va s’arranger ».

Alors bon anniversaire à toi, la femme que j’aime le plus au monde et à ma vie, ma mammy, ma Tarzanette, ma maman, ma négresse, ma mammy rose ….

Et bien plus tard… la moisson

Tant de petits semis qui pénètrent les sillons de nos vies sans que nous les sentions même tomber. Ils germent un jour en silence, presqu’une existence plus tard, les sillons semblant désormais trop craquelés par le gel ou la chaleur pour offrir quelque force que ce soit. Et pourtant…

Ces petites chansons que nous chantait une grand-mère, venues de son enfance et qu’il n’y a qu’avec nous qu’elle osait encore partager, ces gaies sottises (je pense au zim-zizim ma p’tite cousine, ma mère est une chipote, elle a mis le pot au feu sans y mettre les carottes de ma Lovely Brunette !), voici qu’un jour nous les apprenons à nos petits-enfants, qui sans jugement unissent voix et mimiques, mouvements de mains, aux nôtres – et à celle de cette douce grand-mère disparue. Puis ils deviennent trop grands, et oublient. Et longtemps après deviennent aussi des grands-parents qui enfin cueillent la chanson oubliée dans le sillon de la mémoire et la refont fleurir, de plus en plus belle au fur et à mesure qu’elle se démode car elle vient de  loin, de si loin, de tant de complicités au double visage de Janus : celui qui regarde vers un passé qui s’étend loin et celui qui contemple un avenir dont on ne voit le point d’arrivée.

Et ces récits au sujet de gens longtemps disparus du paysage familial, mais dont subsistent un mot célèbre, un acte d’héroïsme marquant, une mèche de cheveux dans un médaillon assortie d’une légende… Ce n’est que lorsque l’âge nous permet de nous poser que nous sentons la fierté d’abriter, peut—être, un peu de l’héritage génétique de ce héros, de cet insolent téméraire, de ce personnage aux teintes extraordinaires, de cette ravissante jeune femme aux yeux humides qui aima trop, bien trop.

Ces après-midis de cinéma hebdomadaires qu’une mère cinéphile vous « impose » (douce violence il faut le dire) et qui vous imprègnent tellement que cinquante ans plus tard, vous adorez le cinéma pour deux, elle et vous. Ces disques de jazz qui grattaient sur le phono La voix de son maître et dont la musique désormais évoque à jamais : au salon avec papa et mammy. Et vous aimez Louis Armstrong et on vous dit que depuis il y a eu Gene Krupa et que lui aussi est démodé, mais pour vous, ça… c’est pas le jazz au salon avec papa et mammy… et sans le savoir vous avez « appris » Bessie Smith, le scat, Le Queens et Flushing, New-York.

moissonsC’est la moisson du temps, du sens de la vie, des petites choses – ou plutôt, qui semblent petites mais sont essentielles – de la vie, du sang familial, de l’éternité qui se fait une vie après l’autre. C’est un éclair qui soudain nous dit : c’est précisément ici que tu devais être, avec ces générations devant et ces autres derrière, c’est ton identité et ta place.

Et cet éclair est aussi l’amour. L’amour complice des grands-mères, grands-pères, parents, oncles et tantes, proches de tous niveaux et tous calibres qui, nous le découvrons lors de cette riche moisson, ont tous soufflé sur notre vie avec bienveillance.