Mais où a donc fini l’indépendance d’être et de penser ?

Les réseaux sociaux sont agaçants, utiles, addictifs parfois, et en tout cas ils font partie de « notre époque ». Qu’on les aime ou pas, on n’arrêtera pas le phénomène, qui trouvera sa mort ou ses métamorphoses sans doute de manières que nous n’imaginons pas.

Car rien n’arrive jamais comme on l’avait conçu, même si Jules Vernes et Nostradamus semblent me donner tort, mais si le bon Jules avait bel et bien imaginé dans quelle direction les inventions se dirigeraient – comme Leonardo dà Vinci, d’ailleurs – leur revers de médaille n’avait pas été envisagé. Quant à Nostradamus… heureusement qu’il a ses interprètes une fois chose faite…

Bref, ce que je voulais dire est que les réseaux sociaux mettent en évidence la fragilité humaine embarquée dans un grand show, d’une longue file indienne de lavés du cerveau qui n’en finit pas…

On pourrait se trouver dans de jolis salons de discussion, entre gens éclairés et éclairants, que ce soit dans du résolument ancien ou du résolument moderne, mais en tout cas avec ceci en commun : l’ouverture d’esprit et le plaisir de la découverte des autres. Car les autres sont une multitude enfin à notre portée : ceux qui aiment la musique, les animaux, la nature, les promenades, les livres, le bien manger, la philosophie… de quoi varier les discussions à l’infini. Mais il s’agit trop souvent de salons de disputions.

Car on a surtout les justiciers en colère contre tout. Pas d’amalgame disent-ils mais les flics sont pourris, le gouvernement corrompu, tel discours sent la récupération politique, tel autre est une insulte aux femmes, émigrés, migrants, noirs, jaunes, animaux, chômeurs, pensionnés, handicapés… et la liste n’a pas de fin. Un rouleau de papier WC collé à deux autres n’y suffirait pas. Il est interdit d’interdire, disent-ils mais on devrait interdire les radars routiers, la viande, la chasse, les contrôles dans la rue, les marches blanches, les arbres de Noël, les statues de Jeanne d’Arc… Là aussi, la liste ferait le tour du monde.

Et gare à qui ose lever un doigt tremblant et dire « mais il ne faut quand même pas oublier que… », la réaction est parfois plus que déconcertante. Ce n’est même pas un sobre « réfléchissez voyons, que dites-vous de… ? », non, c’est une bordée d’insultes rageuses et franchement, je me dis souvent « Dieu fasse que ces gens n’aient jamais un uniforme et une arme, sans quoi on serait vite le dos au mur et les yeux bandés pour avoir eu un col de fourrure sur son manteau à 10 ans ou avoir été enfant de choeur. Ne parlons pas d’avoir mangé un steak à midi ou d’avoir eu un ancêtre toréador…

Dialogue ? Pas question, c’est à celui qui hurle et insulte le plus vigoureusement ». Sourd à tout ce qui ne sort pas de sa bouche (de gargouille…). Tout est blanc ou noir. Ceux qu’on n’aime pas parce qu’ils sont communistes, aristos, prolos, féministes, bobos, passéistes, vieilles biques, ou quoi que ce soit ne peuvent jamais, jamais, jamais, avoir une opinion intéressante. Un point de vue qui mérite l’arrêt-réflexion. Non. Ce sont les mauvais, et donc rien de bon ne peut sortir d’eux. Et qui n’est pas avec eux ou refuse le full-package est un ennemi.

Je pèse mes mots. Les vulgarités monstrueuses utilisées pour « définir » les esprits contraires sont aberrantes. Mais que des « parents disent ça devant leurs enfants » leur mérite la suppression des droits parentaux, hop hop au créneau avec drapeaux et slogans.

Faudrait savoir, les gars.

Kate Pfeilschiefter

Kate Pfeilschiefter

Haine et suffisance dominent les commentaires, soi-disant des « échanges ». On ferait mieux que tout le monde, surtout que les dirigeants (et on ne s’explique pas pourquoi dans ce cas « on » est sans emploi depuis des lustres, ou que les « amis » se détournent inexplicablement, ingrats qu’ils sont), et il suffirait de demander à qui sait tout (suivez mon regard et mon statut….). On se rue sur les « échecs » de vie de ceux qu’on n’aime pas (leurs divorces, leurs pertes d’emploi, leur mauvaise santé) pour absoudre les mêmes échecs chez ceux qu’on a la générosité d’aimer. Ceux-là… on aurait fait comme eux, ils n’en peuvent rien, la société-la vie-le monde du travail-les familles décomposées et infâmes-la maladie si injuste…

Il faudrait surtout ré-apprendre à avoir son opinion, ne pas faire partie d’un groupe vociférant nous avons raison, ne pas tout aimer ou tout haïr de tout, croire qu’un régime alimentaire (qui peut en effet être miraculeux pour certains) est la panacée pour tous comme si on était des clones les uns des autres, se défendre des mouvements « de foule au clavier », des « si tu as un cœur mets ceci sur ton mur » ou « je sais bien que les gens sans courage ne partageront pas mais… ». On se moque des guerres de religions et des esprits étroits, mais… qu’est-ce d’autre ?

Personnellement j’aime les réseaux sociaux, même si c’est aussi une cause d’agacement très souvent, mais je « zappe » mentalement sur bien des choses, et n’ai pas un moment d’hésitation à bazarder un « ami » qui devient plus nuisible qu’un taon. Mais on y observe de terribles frustrations.

C’est aussi, finalement, un test d’indépendance. Et de « laisser pisser le chameau »….

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Une chanson si gaie pourtant… Indépendance chacha

J’avais alors 12 ans, et ce que j’entendais était au-delà de mon imagination. Papounet s’était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa (« Kin ») et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois Lovely Brunette évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel « Ne pas y penser » était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E’ville pour y passer l’été avec papounet et sa seconde épouse, Zaza, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Lovely Brunette n’aimait pas du tout l’idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l’inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles…) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendaient déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L’impatience se sentait, l’exaspération – et la transpiration! – aussi. Une dame excédée annonçait d’un ton hautain: « Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et dites-lui que je suis ici ! ». Des murmures évoquaient l’idée qu’on nous faisait attendre pour le plaisir… Soudain, une porte s’est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché… Il s’avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui le brûlait, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: « Et ça! Vous voulez qu’on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça? » Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice.

Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, Lovely Brunette et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s’est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Lovely Brunette, bien ébranlée, m’a alors dit « on s’en va! » et malgré l’absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m’a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu’on venait de nous appeler. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film : le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant « Princesse ». Des oeillades perplexes s’échangeaient entre Lovely Brunette et moi. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s’est excusé de la chaleur, de l’attente etc… tandis que le premier tirait ma chaise pour m’y installer en sussurant « et voilà, Princesse! ». Lovely Brunette a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu’il avait été payé! Nous n’avons jamais su par qui, car ni Papounet ni Lovely Brunette n’ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu’il en soit, nous avions été un peu secouées par toute l’affaire!

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l’indépendance, et que la souffrance n’avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l’avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j’ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de « Salut les copains », le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d’effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n’avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Et, disons-le, Dick Rivers avait une tête de tueur à gages. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l’avion dans la nuit noire et pendant qu’on marchait sur le tarmac pour arriver à l’aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s’est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j’ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s’appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec sa cour. Aussi, à l’arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu’à ce qu’il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu’il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d’attente où une fois de plus les sièges n’étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu’ils le pouvaient. Et c’est au bout de ces multiples émotions que j’ai constaté… que personne ne m’attendait à l’aéroport! J’ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus…) chaussures Bata cuir et toile qui s’étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s’est inquiétée et m’a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l’aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car… je n’avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n’étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Le règlement c’est le règlement et on n’avait pas le droit de divulguer ce genre d’information. Assise à l’arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, et les magasins vides.

M’inquiétais-je? Non! Pas du tout! J’adorais la vespa, et les Fucciarelli. J’étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d’attente ici et là, et j’avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon papounet est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s’il était bien à l’aéroport au moment où j’avais atterri (avec Mobutu…) on lui avait alors dit que j’étais arrivée la veille! Comme on le voit, l’organisation avait des lacunes…

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place : Papounet avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d’une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu’on m’avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j’ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l’arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou la même robe en bleu. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient « les onusiens ». Du pain qu’on ne trouvait pas tous les jours et qu’on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été ravie, par du cramique.

Nous sommes restés près d’un mois en Rhodésie. J’y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d’images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s’abreuvant à un point d’eau, dans le silence d’un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l’éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l’éolienne qui s’endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l’un ou l’autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu’on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L’hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j’ai mangé sous une paillotte. L’hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres, et où j’ai eu la surprise de manger des bananes chaudes avec du poulet. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs…

A notre retour, nous avons repris la route avec le convoi militaire. (La première photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. Notre voiture est la peugeot super chargée. La seconde photo me montre chargeant. La chaise percée de ma soeur est déjà bien arrimée. On me voit avec Zaza et Corinne, Thierry un peu à l’écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J’ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! ) Et là aussi, j’ai mis dans le rayon « ne pas y penser » le fait que 3 camions de militaires armés jusqu’aux dents nous protégeaient d’un danger bien réel.

Indépendance cha cha 1

 

Indépendance cha cha 2

Et peu après, c’était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j’ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l’histoire prenait un de ses fameux « tournants »…

Dans l’avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper « mon boubou ») et nouvelles chaussures, je feignais l’habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J’acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière -car oui, j’avais risqué gros en passant la frontière vers la Rhodésie à cause d’un douanier qui n’avait pas de bonnes intentions. Mais tout ce que je cherchais, c’était à paraître grande et émancipée tout comme elle l’était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!

 

“Indépendance cha-cha tozuwi ye ! / Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi / Oh Table Ronde cha-cha ba gagner o ! / Oh Lipanda cha-cha tozuwi ye !”

 

“Nous avons obtenu l’indépendance / Nous voici enfin libres / À la Table Ronde nous avons gagné / Vive l’indépendance que nous avons gagnée”

Que c’est beau de dérouler son propre fil

Et de le faire claquer parfois, comme un fouet ou un lasso…

Je pense à ces hommes dont l’âge et le tracé ont fait un père, un grand-père, peut-être aussi le mari d’une dame qui se fragilise ou pas, qui a fait « rythme commun » avec eux ou pas. Et qui sont toutes ces choses, mais surtout, ô surtout… pas seulement ça.

Ils restent, avant tout, eux-mêmes, ont des zones indomptables, inviolables. Ils continuent de célébrer la beauté des femmes, qu’il n’y a pas d’âge pour caresser du regard et des souvenirs. Ils persistent à aimer la bière qui les aime de moins en moins. Ils s’obstinent à en faire un peu trop, pour le plaisir de sentir qu’ils le peuvent encore. Ils partent jouer au golf sous la pluie, écrivent un texte – dont ils refusent de parler – jusque tard dans la nuit, décident d’acheter un vélo électrique, se ruent sur le monde illimité de la nouvelle technologie qu’ils se font expliquer avec confiance. Répondent sans arrogance « parce que j’ai envie » ou « ça ne te regarde pas ». Ils continuent d’abriter en eux le pétulant garçon qu’ils furent, et qui lui, n’est pas un père ou un grand-père, ni le mari d’une dame de leur génération. Ils ont une part d’eux qui est eux seuls, celui qui était en devenir au début de leur vie et qui est devenu. Et qui reste. Et qui revendique, avec fermeté, des espaces sans enfants, petits-enfants et épouse ou compagne.

Je pense également à ces femmes qui, de leur côté, sont devenues mères, grands-mères, papier buvard de tous les soucis de la progéniture, qui ont consolé, prêté ou donné l’argent qui sauvait, conseillé, raconté tu sais moi aussi… Et qui, à l’âge où la vie ralentit – ce que les sages acceptent et savourent -, imposent leur grain de folie, de non-sens, de résurrection après toutes ces années employées à préparer les leurs au bonheur.

Ce qui était leur « hobby », cet élégant passe-temps, a enfin la place pour être un art. Elles photographient, peignent, écrivent, apprennent à bricoler et décorer, vont dans un chorale, découvrent qu’elles ont des opinions bien trempées, n’ont plus peur des quatre vérités assénées avec tranquillité à mari, fratrie et parfois enfants. Ces vérités qui remettent la vie dans le bon sens. L’espace pour être elles, elles s’y promènent à bras déployés, en tournoyant sous le soleil de cette vie enfin toute à elles.

Norman Rockwell

Norman Rockwell

« Maman – ou Bonne-Maman – ne veut pas passer de vacances familiales cette année, mais a décidé de partir chez sa vieille amie de pension pour deux semaine… tu imagines ça ? Qu’est-ce qui lui prend ? Et elle a poussé Papa (ou Bon-Papa) à s’en aller voir son cousin en Argentine. Un voyage pareil à son âge… et elle lui dit que justement, à son âge il est enfin libre d’en profiter ! Et quand on discute, elle rit et dit j’ai déjà donné comme si on demandait la charité. Et nous alors, les vacances en famille dans la maison de notre enfance, hein ? »

L’âge ne donne pas de droits sur nous, mais nous donne des droits. A nous de les prendre.

Et parce que mes parents ont été de bons parents mais n’ont pas voulu élever des sangsues et se complaire dans des inter-dépendances, mais plutôt dans des échanges sensés, j’ai eu bien du bonheur de voir mon papa rester « un homme » jusqu’à la fin, un homme qui programmait ses vacances de son côté, aimait son indépendance et ne se sentait pas obligé d’être un papa et grand-père tout à notre disposition et full-time. Ainsi le temps que l’on passait ensemble n’en était que meilleur, en toute liberté et disponibilité. Je n’ai pas vu mes parents comme « des vieux » parce qu’ils sont aussi restés jaloux de leur indépendance, de leurs caractéristiques, et de leur temps.

Ils ont vieilli, mais ne sont jamais devenus vieux.

Ils étaient eux, et accessoirement aussi, mes parents. Sans fils à la patte qui ne soient très élastiques et même… de plus en plus absents. Des êtres libres qui n’ont accepté que les contraintes inévitables et honorables, et puis ont revendiqué leur espace pour… continuer à grandir, après qu’ils nous aient mis sur les rails nous aussi. Leurs enfants… libres et libérateurs.

Beau parce que c’est cher, beau parce qu’on le dit, beau parce que c’est beau…

La notion de ce qui est beau est indéfinissable puisque, c’est bien connu : les goûts et les couleurs…. etc, etc…

Mais justement, on ne peut pas nous l’imposer. On ne pourrait pas, devrais-je dire.

A une époque où tout le monde se targue d’être indépendant, de ne pas se laisser manipuler, convaincre, diriger, embrigader etc… la réalité donnerait le fou-rire si ce n’était pas triste.

Le nombre de choses pour lesquelles on nous « guide » avec des accents de dictature est impressionnant, que ce soit au niveau alimentaire (ce qu’on peut ou ne peut pas manger, ce qu’on est monstrueux d’encore manger, ce qu’on est inconscient d’aimer malgré tout ce qu’on sait…), vestimentaire (on veut être tendance, non ? alors pantalons framboise pour les hommes et chaussures ascenseur pour l’hosto pour les femmes), décoration (l’ancien est lourd, démodé, ridicule alors que tant de nouvelles lignes de mobilier vous font un logis provisoirement très cool et moderne… jusqu’à ce que les boulons made in China ne tournent comme des toupies et que la mode ait changé), mode de vie (nous devons être zen, trouver que le tofu est délicieux et trendy, ne pas hésiter à nous inscrire dans des « ateliers » divers pour nous épanouir et resplendir de plénitude, nous ferions bien, aussi, de nous indigner de manière sonore ou en agitant des bannières sur ce que la moitié du monde ou plus fait, moitié ou plus qui en revanche nous traite de monstres dégénérés pour faire ce que nous faisons, etc…).

Et puis on « forme » notre goût. En prime.

Maurice Blum-Collectionneur

Maurice Blum-Collectionneur

Des « critiques » artistiques foisonnent, et s’exclament à la pure merveille, à l’extase garantie, faisant chorus avec les autres. Ils veulent leur place au soleil, et malheur à celui qui oserait dire que lui, il n’a pas aimé, pas compris… On décerne des « prix » littéraires ou autres sur base, trop souvent, de ce que ça rapportera et pas de ce que ça vaut. Ce n’est pas le cas pour tous les prix, généraliser rend toute théorie mensongère, et ici ce serait nier qu’il reste des gens de bonne foi parmi ces pourvoyeurs de récompenses.

Mais on voit de plus en plus des « artistes », ayant reçu de leur éditeur/galeriste/imprésario ou tout autre avaleur de conscience, une formation de démarcheur acharné, c à d sortir de leur rôle qui serait d’entrer en contact – et en douceur – avec leur public, et au contraire faire un marketing éhonté, arrachant avec insistance l’adresse mail du visiteur ou son numéro de GSM, faisant du charme, se collant auprès d’autres plus connus qu’eux pour la photo qui témoignera de cette « amitié » on ne peut plus sincère. Bref, on leur apprend à être prêts à tout pour qu’on parle d’eux, pour une minute d’antenne, trois lignes dans la presse, leur binette souriant à une binette bien connue.

Moi je veux bien, si ça leur plaît, et s’ils sont contents avec le public qu’ils se gagnent ainsi, un public parfois trop effaré pour réfléchir ou parler. Après tout, c’est ce public qui décide, en fin de compte. Soit il est vraiment séduit, soit il se fait bouffer, tout zen et coaché pour la vie qu’il est. C’est son problème, mais si l’objet ainsi vanté n’est qu’un emballage autour de rien… c’est bien dommage.

Heureusement il reste les rebelles, les merveilleux, silencieux audacieux, qui achètent une toile à un artiste peu connu parce qu’elle est belle, leur plaît, leur parle. Ils n’ont pas acheté une signature ou un investissement, ils ont acheté une œuvre qui leur fait plaisir. Qu’ils sont fiers d’avoir vue et puis achetée, même parfois un peu plus cher que leurs moyens ne leur conseillaient de faire.

Il y a ceux qui achètent le livre d’un auteur tout aussi méconnu, peut-être par sympathie après lui avoir parlé, ou parce que quelqu’un leur a dit que, ou que la quatrième de couverture les interpelle. Ils savent qu’ils n’éblouiront personne avec ce volume sur leur table à café où les estampes d’Hokusai font plus bel effet. Mais qu’importe ? Ils sont libérés de l’envie de ressembler aux autres, d’annoncer qu’ils ont lu le dernier machin-chose ou vu le tout nouveau trucmuche en avant-première.

Ceux et celles qui donnent leur chance à une styliste débutante qui a du peps, des idées, de l’enthousiasme…  et de l’originalité.

Ces gens-là, ces merveilleux silencieux audacieux, sont ceux qui, avec les artistes qu’ils couronnent de leur attention, sauvent le vrai talent et empêchent les choses de basculer dans le « tout le monde dit que »…

Ça me ferait tant plaisir…

Petite phrase qui quémande si gentiment, si humblement, avec tant de discrétion. C’est tellement poli, et en apparence dénué de pushing-forcing-begging.

Et pour autant… est-ce un argument ?

Si à vous ça demande une privation disproportionnée, ou une servitude ré-affirmée que vous ne voulez pas/plus, qui n’est pas indispensable ?

Ça lui ferait plaisir que vous ne voyez plus telle ou telle personne. Que vous aimez voir. Vous avez tort ou raison mais surtout … vous avez l’âge de raison, celui d’assumer vos erreurs si elles en sont. Vous pouvez marcher sans garde-fou, oui oui oui.  Même si ça lui ferait tant de plaisir que vous vous sépariez de cette personne qui ne lui plaît pas du tout mais n’a que ça sur sa liste de méfaits. Ne plaît pas à monsieur ou madame.

Ça lui ferait plaisir que vous n’appeliez pas votre mère – votre père, votre ami/e, votre frère – tous les jours parce qu’au fond… ça pèse sur l’argent du ménage, donc le sien aussi. Ça lui ferait plaisir d’aller voir son frère-sa sœur-sa cousine pour la Toussaint alors que vous, c’était pourtant annoncé, vous aviez prévu un délicieux et voluptueux repos à-ne-rien-faire.

Ça lui ferait plaisir, mais pas à vous.

Etes-vous un(e) ignoble égocentrique si vous tenez bon ? Il y a l’effort qu’on consent, de bon cœur, dans l’enthousiasme de… faire plaisir, justement, ou alors parce que ce petit sacrifice n’est que justice à ce moment donné. On s’offre le bonheur d’une générosité, parce que c’est bien vrai, on ne vit pas que pour soi et la bienveillance envers l’autre apporte aussi le plaisir de donner.

Mais… point trop n’en faut. On parle de donner et non pas de prendre. D’accueillir et non pas d’en faire la règle du dû parce que je le vaux bien.

Chacun/e peut prendre soin de son propre plaisir pour beaucoup de choses, et supporter aussi que parfois celui de l’autre le contrarie. Il/elle veut absolument aller voir untel à tel moment qui tombe si mal pour moi, eh bien après tout il n’y a pas danger de mort et donc… qu’il/elle prenne la voiture, le train, l’avion ou son balai de sorcière et s’y rende seul/e.

Picasso : Femme qui pleure

Picasso : Femme qui pleure

L’utilisation des mimiques et suppliques est une arme. Une arme lâche mais dont nous avons tous vu l’éclat. Le visage qui vacille sous une onde de chagrin – bien calculée, faudrait pas se défigurer et être moche, quand même ! -, ou les sourcils en toit de chalet et les lèvres faisant mine de contenir une émotion incontrôlable. Voire l’expression murée du petit soldat une fois de plus humilié dans sa confiance mais trop fier et noble pour vider son cœur.

Parce qu’on ne leur fait pas plaisir.

Et qu’ils supportent tant, stoïquement. Sans jamais se plaindre

La porte au nez

StockholmJe sais claquer les portes au nez. J’hésite longuement, j’y pense, abandonne l’idée, y reviens, prends de la distance, me laisse « avoir » une fois de plus, celle de trop, et puis je claque la porte au nez. Bam! Sans l’ombre d’un remords. L’hésitation, je l’ai eue. Et j’ai conclu que je ne voulais plus de cette situation, tout simplement.

Rien n’est « pour toujours » sans qu’on y travaille chaque jour. Je ferme la porte à la situation telle qu’elle est aujourd’hui, envisageant la possibilité que ce soit « pour toujours » mais sans m’imposer solennellement de ne plus jamais changer ma position. La vie est trop surprenante que pour décider que dans cet échange-là, je suis au bout de mes surprises…

Savoir reconnaître qu’une relation est toxique, même si ça fait mal, même si on est taraudé par la petite musique chrétienne qui fait « mais ce n’est pas sa faute, il/elle a eu une enfance malheureuse/une vie difficile/un passage douloureux, ne sait pas empoigner la vie, l’aimer, s’exprimer, ce n’est pas bien de lui tourner le dos… » etc… vient un point où se laisser maltraiter pour qu’un autre puisse donner libre cours à ses rancunes et son mal-être a pas de sens.

Le bien que fait ce « lâcher prise » est sans prix. Peu à peu on cesse même de penser à cette présence hostile du passé, ou alors c’est avec le sentiment d’être hors de cette vie-là, cette vie qui était empoisonnée par le mal de vivre de l’autre. On guérit, on reprend ses billes, et on réalise qu’on marche mieux, qu’on n’a plus mal au ventre, qu’on digère à nouveau des briques, qu’on dort comme un loir, qu’on n’a plus ce petit malaise fugace mais trop perceptible en entendant s’ouvrir la porte d’entrée, sonner le téléphone ou ouvrant un courriel… craignant la malveillance qui n’attend qu’à pouvoir s’exprimer.

Croyez-moi, on peut vivre happily ever after.

Inside of Africa

C’était en 1962. Et le voyage, je l’ai raconté ici. Et cette joyeuse chanson d’Indépendance cha-cha me fait toujours bien mal malgré sa joie dérisoire : tant de morts des deux côtés, et tant de souffrances encore. De mystères, magouilles infâmes cachées, et bon… d’histoire qui devra être ré-écrite quand tous les acteurs en seront morts et qu’on ne craindra plus des coups de latte sur les doigts – ou qu’on les coupe.

Mais pour moi, c’était mon premier grand voyage en avion toute seule comme une grande. J’allais avoir 15 ans mais à cette époque… même si forte de mon premier baiser – d’une chasteté exemplaire – je me prenais pour une vamp prometteuse… je ne dirais pas que j’avais encore la morve au nez, quand même pas, mais ma plus périlleuse aventure alors avait été de prendre le train seule pour aller à Bruxelles où mon père m’attendait sur le quai!

Non, j’avais aussi été, à 12 ans, à La Haye seule, et avais même mangé élégamment (je pense…) au wagon restaurant, un plaisir que je revis volontiers en pensée car alors… on avait des menus, de vrais couverts, un serveur sorti de “Maîtres et valets”, de la vaisselle aux armes de la société des Chemins de fer…. Bref, malgré tout un test pour une fillette de 12 ans que j’ai affronté avec le plus grand sang-froid. Mais j’ai un peu perdu de ma dignité à l’arrivée en gare où l’ami de Lovely Brunette m’attendait pour un séjour d’une semaine à La Haye. Oui, elle m’avait dit “tu descends à La Haye”. OK. Sauf qu’en Hollande, chère Lovely Brunette, on disait Den Haag et que donc je suis restée sagement assise à Den Haag, et heureusement quelqu’un du compartiment a réagi, m’a fait propulser dans le couloir tandis que ma valise passait par la fenêtre.

J’affrontais donc ici ma seconde aventure en voyageuse solitaire. Mon voyage aller, ses aléas et le succès remporté avec mes deux exemplaires de Salut les copains sont relatés dans l’autre article en lien. Je n’étais pas peu fière de ce triomphe.

Puis il y eut le voyage retour. J’étais très mécontente de ma coupe mi-Pétula Clark, mi-caniche, par contre l’expérience coiffeur m’avait plu. C’était en Rhodésie et on m’avait offert une tasse de thé. J’avais trouvé ça très distingué. Par contre, la coiffure, la politesse seule m’avait empêchée d’en pleurer. Mais la seconde épouse de mon père m’avait offert une jupe droite à elle (que j’avais raccourcie en faisant un ourlet avec assez de tissu pour m’y couper un boléro) et avec mon t-shirt salut les copains je me trouvais une allure très moderne, certaine que Claude François m’aurait remarquée dans une foule de fans. Je tenais fièrement sous mon bras une peau de chat sauvage roulée qui depuis a cédé sous l’assaut des mites après des années de séjour au mur de ma chambre. Il y a des mites qui ont de la chance dans le menu…

Embarquement immédiat

J’étais assise pendant un temps auprès d’une jeune fille qui avait vu des mau-maus et me les décrivait en frissonnant, ainsi que des enfants rebelles et drogués qui ne s’arrêtaient de tirer sur les blancs que lorsqu’eux-même étaient abattus, car tant qu’il leur restait un souffle de vie ils sautaient en hurlant et tirant. Moi je l’écoutais comme si ces horreurs étaient mon quotidien et que je savais parfaitement de quoi elle parlait. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, elle a changé de place et c’est un garçon de 16 ou 17 ans qui est devenu mon compagnon de route, et je ne sais plus du tout de quoi nous avons parlé. Petite émotion : un des moteurs de l’aile près de laquelle j’étais a pris feu à cause d’un orage gigantesque, et il y eut quelques hurlements et surtout une sensation d’essorage. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas eu peur…

Je sais que j’ai eu beaucoup de chance de découvrir ces lieux à cette époque, et d’avoir aussi fait mes premiers pas dans l’âge tendre des jeunes filles encore fillettes hésitantes dans ces conditions.

A la piscine d'E'ville

A la piscine d’E’ville

Chaque expérience de vie parle un jour ou l’autre, si on l’écoute.