Chance

Count your blessings, comme on dit.

J’adore cette injonction. Car faire l’inventaire de ses malheurs, c’est bien facile, qui n’en a pas ? Et je n’ai pas envie de faire le concours de la plus méritante et vaillante des reines de la résilience. C’est mon histoire, et je suis encore là pour y repenser quand c’est nécessaire, et me dire que ouf, c’est loin derrière et que même… ça me fait parfois rire. Mes propres mésaventures m’aident à comprendre les autres. Pas ceux qui ne sont qu’un long ululement lugubre de drames et souffrances, là je ne cherche surtout pas à comprendre. Mais les autres, les ceux qui encaissent, qui ont des successions d’années noires et se rétablissent dès qu’arrivent les éclaircies, peut-être un peu cabossés mais bien contents de retrouver le soleil ou même la pluie le matin.

Alors moi, ma grande chance (c’est ma chance, c’est ma chance, c’est ma très grande chance, air connu…), c’est d’être née dans une famille hétéroclite, avec un papa né ici, un grand-père né là, des ascendances hollandaises (oui je sais, ce n’est pas vraiment vraiment exotique mais bon… eux-mêmes provenaient de Hollandais partis à Batavia sur un immense voilier au 18è siècle pour « affaires », et c’est pas vraiment banal ! ), et d’autres grands-parents provenant de lignages plus sédentaires mais qu’on pouvait qualifier « d’originaux » pour la branche de ma grand-mère Edmée. Un mélange explosif. Et donc très vite j’ai appris quelques rudiments essentiels : partout où on va, les codes changent, et tout le monde a raison, ou au moins ses raisons !

Chez bon-papa Jules, on était vissés au même sol depuis des générations et on était gentils, bien élevés, on aimait bien boire et bien manger, la belle vaisselle et les élégants couverts, être bien habillés sans se faire remarquer. Chez bonne-mammy Edmée, on était vraiment très très sans façons, un peu trop pour le goût de Lovely Brunette, car entre nous on riait des sandales de moine franciscain de bonne-mammy, ainsi que de ses affreuses jupes rayées en coton. Elle était aussi très bien élevée et polie, mais impertinente et cédait trop vite « pour avoir la paix », ce qui lui a assuré une bien triste fin. Elle riait volontiers, était généreuse et farceuse. De ces deux grands-parents là, je pouvais voir en promenade ou sur des cartes postales et vieilles photos, les habitations qu’ils avaient occupées, eux petits, leurs parents, leurs grands-parents. Ça donnait l’impression que le monde avait été « à nous » avant notre naissance, morceaux par morceaux, l’un et puis l’autre. C’était amusant. Et ça reliait au passé.

Mes autres grands-parents, Albert et Suzanne, étaient morts avant que mes parents ne se rencontrent. Mais leurs deux maisons voisines existaient encore, et nous allions les voir en pélérinage… Elles n’appartenaient plus à la famille depuis « belle lurette » mais ça ne changeait rien. Et surtout, il y avait plein de photos d’eux ailleurs, très loin ailleurs, d’eux et les parents. Suzanne avec un agneau dans les bras, en Uruguay. Suzanne dans un parc public extraordinaire à Rio de Janeiro, ou sur l’ile de Madère, avec un chapeau cloche et tout le chic des années 20. La maison en Argentine, avec l’institutrice familiale sur le balcon, et on ne sait qui dans une belle calèche rutilante. L’oncle Adolphe que je trouve bien beau, et qui a connu une mort si bizarre que personne n’a jamais voulu dire ce qui s’était passé, là, en Argentine, mais le bruit courait, chuuuut chuuut, qu’il y avait une femme là-dessous et une histoire pas très catholique. Du côté de Suzanne, il y avait son grand-père venu de

Punta del Este, Uruguay

Punta del Este, Uruguay

Hollande avec je suppose de l’argent mais en tout cas l’esprit d’entreprise, avait acheté un moulin à tan dans le Namurois, et assuré la fortune de la famille. Mais en bon batave, sa descendance n’avait jamais ressemblé aux Kardashian, on avait certes de belles maisons et des voitures, et un train de vie cossu, mais… on n’était pas dans l’éblouissement des paillettes et diams. Et on avait un côté humain délicieux qui est toujours resté. Les « gens de maison » avaient leur place et importance et ne subissaient ni hauteur ni méchanceté. Mon arrière-grand-père a renvoyé sans hésiter son garde-chasse qui avait délibérément tiré sur le chien de famille, on aimait beaucoup les animaux aussi. Moins les garde-chasses. Et du côté d’Albert, eh bien en tant qu’acheteurs de laine, il leur fallait bien aller la chercher, la laine, et la trier, la choisir. Alors on partait là où se trouvaient les moutons les plus bouclés et généreux, comme tant d’autres, faire sa vie ou un morceau de vie en Argentine, Uruguay, Algérie ou Australie. On mourait parfois bien loin du cimetière familial, et les au-revoir étaient auréolés d’un espérons que ce n’est pas un adieu quand même, car la route était longue. Ainsi on apprenait à profiter des gens présents, les chérir, les regarder. J’ai compris que ceux qui partaient ne revenaient pas toujours. Et puis on écoutait leurs aventures, et on essayait d’imaginer ce qu’ils ne raconteraient pas. Et on avait des objets venus de partout, des disques de cire qui chantaient ay-ay-ay-ay chiquita !, des calebasses à maté, des carapaces de pangolins, des bijoux achetés au Brésil avec des ailes de papillons bleus, des chopes à bière venues d’Argentine, des boites du Kasaï, des cendriers en malachite… des tissus étranges, des recettes encore plus étranges, des tics de langage qui ressemblaient à des codes secrets. Papounet allait « choper » et pas manger. Il donnait un « matabiche » et pas un pourboire. Sa grand-mère avait été Mamita. Son grand-père Corta Viento, surnom qu’on lui avait donné à Buenos Ayres.

Vivre dans un patchwork de cultures et habitudes, c’est un privilège. Car on se débarrasse de ce carcan qu’est le jugement hâtif, le « ça ne se fait pas », « c’est pas comme ça que… ». Le monde est immense et fantastiquement varié. Et vivre dans plusieurs langues vous apprend la pudeur ou l’indécence de certaines expressions, des multiples manières que l’amour, les affaires, les problèmes ont pour s’exprimer. Ou pour se taire et se faire comprendre. Ça vous donne plusieurs chemins pour la pensée. Vous êtes riche à jamais et partout. Et surtout, vous êtes libres !

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Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

Les instants de grâce

Une année, mon Papounet chéri m’a offert le voyage en avion pour aller, avec lui, sur l’île de Gotland, où ma sœur passait un mois avec sa famille. Nous avons été ensemble à l’aéroport et comme nous étions tous les deux du type « en avance pour éviter le stress du je suis en retard », il m’a dit : et si on mangeait des huîtres avec un petit verre de vin blanc pour commencer à nous sentir en vacances ? Et nous étions là, en amoureux, en gourmands, en vacanciers insouciants, juchés sur nos hauts tabourets autour du petit comptoir dans l’aéroport. Ces huitres, avec la jolie tranchette triangulaire de pain gris, et le petit verre d’or pâle ont gardé aujourd’hui tout leur enchantement, et jamais je ne passe devant cet endroit de l’aéroport sans nous sentir encore là, ensemble, fêtant le départ dans le confort de l’amour père-fille.

Bien avant ça, ma Lovely Brunette m’a invitée à Vienne avec elle. Trois jours. Nous avons ri et plaisanté tout le temps, faisions plus de photos que tout un autocar de Japonais, faisions travailler nos méninges pour ne pas dépenser trop, et dormions comme des loirs, épuisées de bonne humeur et de distractions. Pourtant, elle était un peu nostalgique : dès le retour je m’en irai vivre en Italie, et nous ne savions quand nous nous reverrions. Pour moi, au seuil d’une nouvelle aventure, convaincue encore que nous vivrions tous éternellement, je ne me posais pas la question. Mais elle avait 62 ans, s’en voyait 10 de plus, et vivait seule. Quand on est seul… on est entouré de pensées. Elle pensait beaucoup, avait toujours beaucoup pensé. Mais si elle était entre deux eaux lors de ces vacances, elle était surtout contente que je sois là, avec elle et n’ouvrait pas la porte à l’éventuelle tristesse qui y frappait.

Quand elle est morte, elle avait laissé à mon intention un petit album de photos prises lors de ce voyage… « Vienne, 1985 ».

Il y a des milliers d’instants de grâce dans une vie. J’en ai eus, j’en ai et en aurai encore. Il s’agit toujours d’amour. D’un – ou pour – un homme, cet homme-là qui fut et est « ce lui ». De mes frères et de ma sœur, mes nièces, avec qui nous partageons un long passé peuplé de gens aimés et que nous cherchons encore à comprendre après qu’ils aient disparu. Mes amies/confidentes, dont certaines m’accompagnent depuis l’adolescence. Mon ex belle-mère, que j’aimais et aime encore, et qui me fait des petits cadeaux, me raconte des choses pour que je puisse les utiliser dans un livre – ah non, elle ne veut pas que sa vie disparaisse trop vite, et m’en cède des bribes. Des fêtes d’adieu que l’on m’a faites par deux fois, dans des lieux de travail où ce n’était pas l’habitude, et qui me disaient avec des sourires heureux qu’on avait eu du plaisir à travailler avec moi, et qu’on ne m’en voulait pas d’aller voir ailleurs la couleur de l’herbe et la beauté de l’aventure.

Ces instants de grâce ne sont qu’à nous, perçus uniquement par nous de cette façon, et leur grâce ne s’en épuise jamais….

Cinq petits mondes et puis s’en vont…

Cinq petits mondesLa plupart d’entre vous connaissent un peu ou beaucoup Damien Personnaz. De blog en blog nous nous rencontrons, il est passé par ici il repassera par là, comme il le fait sur ces îles lointaines qu’il a la passion de visiter et puis décrire sur son blog et dans ses livres.

 
Je n’ai pas lu le premier, Sept Oasis des mers paru en 2008 (Editions du Quai Rouge). Mais grisée par l’amertume et l’amour découverts au travers de son blog, je n’ai pas résisté à l’appel de Cinq petits mondes

 
Cinq petits mondes, cinq versions de l’isolement des insulaires, d’une existence que l’on aime ou subit, d’un rêve qui a toujours aussi un relent de mort lente. Par la pollution, l’éloignement de tout, la reddition du fatalisme, une aura de lassitude. Et puis ces extraordinaires trésors – en danger – comme les albatros, les tortues, une nature qui s’use et triomphe à sa manière, les personnages qui en sont à leur insu : grotesques, courageux, mesquins, sans espoir, animés d’une vigoureuse confiance, attendant le signe qui va changer leur vie, amoureux des animaux, furieux contre le plastique.

 
Damien ne visite pas les îles mises en scène pour ceux qui aiment l’aventure organisée. Il pose les pieds et les yeux sur celles dont le tourisme n’affecte ni le visage ni les finances. Il arrive seul, et on s’y demande ce qu’il vient faire. On ne comprend pas. Il n’a d’ailleurs pas vraiment envie d’expliquer parce qu’on  ne comprendra pas d’avantage.

 
Il nous emmène à Funafuti (archipel de Tuvalu), visitée par deux avions par semaine. Un avant-goût ? Voici sa chambre d’hôtel, la six puisque la cinq n’était pas prête : « L’endroit est spartiate : deux pièces, des murs fins comme du papier à cigarette, une salle de bain branlante, des rideaux transparents qui donnent sur une arrière-cour où des poules et des chiens furètent, un néon qui tremblote comme de la gélatine, un appareil d’air conditionné poussif et bruyant (…) »

 
Les mutinés du Bounty, vous connaissez ? Leurs descendants ont échoué et procréé à Norfolk, et aucun ne ressemble à Marlon Brando… Ils ont mis au point leur propre langage et orthographe dont on découvrira les origines – et les charmes. On attaque fort avec Welkam  to Norfock Island s’agitant sur une bannière à la douane.

 
Chatham… où Damien donne libre court à ses talents de grand maître des surnoms. J’apprécie car je suis assez douée là-dedans également, sans me vanter. On fera connaissance de Yéti, Dents jaunes et Foulard mauve. Moi aussi j’ai eu mon Dents jaunes, un marchand de journaux du New Jersey, mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit ici. Bien entendu… Chatham a bien d’autres choses à remarquer : « Détour par la supérette, le temps d’acheter des fruits et des yaourts, et la nouvelle édition de l’unique livre disponible sur les îles Chatham. Il pleut, le vent rugit, les vitres de la voiture dégoulinent (…) »

 

Car le soleil en boîte n’est pas toujours de mise, dans les îles qui attirent Damien…

 
Midway, l’île que le plastique assassine en silence. Pour ceux et celles qui sont sur Facebook, ce documentaire est une histoire d’horreur – et de beauté pourtant. Il y a aussi cet article qu’il avait mis sur son blog en 2009. On espère toujours conjurer le sort, se dire que puisque tant de choses ont changé, d’autres pourraient changer avec l’implacable mise au net d’un déluge universel. Une grande onde de justice qui rendrait le monde à ceux qui l’aiment et en effaceraient ceux qui lui font mal. Car on ne sait que faire pour « bien faire » sans réparer un mal en en créant un autre comme quand on tue tant le loups que trop de caribous arrivent à l’âge adulte et meurent alors de faim faute de nourriture en suffisance l’hiver… Ou le cauchemar des lapins importés en Australie. Qui nous délivrera du plastique qui simplifia la vie de tant de familles ?

 
Archipel des Gambier, Mangareva…  « A l’écart des grandes voies de navigation l’archipel, sans doute peuplé depuis le Xème siècle, fut aperçu par le Capitaine du Duff, le 24 mai 1797. Mais l’équipage de ce navire, conduisant en Polynésie les premiers missionnaires de la London Missionary Society, n’arrive pas à toucher terre, découragé par l’attitude belliqueuse des indigènes ».

 
Et puis… l’île qui donna son destin au Père Damien et son prénom à « notre » Damien, Kalaupapa. Je suis heureuse qu’il s’y soit rendu pour nous car jamais je n’aurais fait ce trajet à dos de mule : « Ca picote au bout de mes doigts, la sueur me coule dans le dos et je m’agrippe à la selle. Koa, la mule, poursuit imperturbable sa descente vertigineuse vers la péninsule. Le sentier, à flanc de falaise et creusé de marches rudimentaires, glisse comme de la glace sous ses sabots. 600 mètres plus bas, l’océan Pacifique gronde. L’humidité suinte de la végétation qui s’introduit partout, dans les moindres interstices de la roche. Un faux-pas et c’est le plongeon dans le précipice. De là-haut, ma mère doit être à la fois fière et terrifiée d’observer son fils, hanté par le vertige, crapahuter à dos de mule le long de cet effroyable » sentier ».

 
L’écriture de Damien est loin d’être pompeuse ou du style « le professeur Damien a visité pour vous ». Les observations sont généreuses et s’il donne toujours une base « sérieuse » aux faits qui aideront à comprendre la nature de l’île et ses habitants ou sa politique, le tout est narré de manière vivante et amusante. Une certaine auto-dérision aussi, l’humour n’est pas sans un zeste de tristesse ou désenchantement parfois, que l’on partage. Après tout, ce que Damien nous explique, ce sont des petits mondes qui n’ont plus que le jour le jour comme avenir.

Cinq petits mondes…

Racontez-nous les gares

Paris, Gare du nord

Qu’elles ne soient que deux quais de gravier envahi d’herbes farouches sur lesquels sont plantés les pieds travaillés de vieilles plaques fatiguées tentant encore de crier leur nom, ou de somptueuses verrières enserrant désespoirs, bruits, voies, quais, grincements, pleurs et tout ce qui est silencieux pour l’oreille mais hurle au ciel – joie ou douleur – elles vibrent de tout ce qui fait l’humanité.

 
Les buffets aux murs encore tannés par la nicotine de cigarettes fumées lorsqu’elles n’étaient pas hors-la-loi, décorés avec l’amoureuse patience des artisans, leurs vieilles tables de bois mutilées de noms enlacés et taches multiples, ou leur version moderne dont la propreté supérieure n’est sans doute qu’une apparence, sans autre style que l’uniformité des franchises et des sourires las à la caisse.

Gare d’Ostende

On s’y quitte, on s’y attend. On y tasse son chagrin devant un dernier café qui refroidit. On se fait à l’évidence. Un amour est mort, ou impossible. Un train est annulé, il faudra attendre une heure. On a oublié un imperméable avant la dernière correspondance. On s’est trompé d’horaire.

Gare de Liège Guillemins

On y descend d’un train à peine arrêté en jetant le regard loin sur le quai pour « le » ou « la » voir et, devant une éventuelle absence, on se rassure… ce n’est qu’un retard. On garde le sourire au cas où, on avance confiant, inspectant tous ces autres visages guettant d’autres yeux, et, si on a l’amour en poupe, sa voix se pose par surprise dans notre cou, bonjour mon amour, tu as fait bon voyage ? comme un baiser de mots et en se retournant on sent courir sous sa peau la fièvre d’une nouvelle jeunesse : on est aimé !

 
On y a froid, maudissant les courants d’air, dansant une timide polka pour se réchauffer. On y est excité, prêt à accueillir des petits-enfants turbulents pour deux semaines, imaginant déjà leur joie à l’énoncé du programme que l’on a pour eux. On y est pressés pour ne pas manquer le début d’un spectacle qu’on est venu voir de loin. On s’agace d’un manteau que l’on n’a pas bien fermé, d’un long foulard qui glisse, d’un bébé dont personne ne calme les pleurs.

Verviers Central

Des voix indistinctes entrecoupées de quelques notes musicales et autres bruits rappellent de ne pas laisser de bagages sur les quais, annoncent des retards, des changements de voie, des grèves maudites. Des étudiants chahutent, insolents d’une jeunesse qu’ils croient encore immortelle.

Des hommes armés, dont ceintures et courroies battent l’uniforme qui effraye et rassure à la fois, des hôtesses coquettes et agitées, des chiens renifleurs dont on voudrait caresser l’échine pour se souvenir qu’ils sont aussi des chiens de caresses…

Gares…. Un grand théâtre.