Chuckles chuckles chuckles…

Aujourd’hui je vous fais rire. En tout cas c’est mon intention !

Rewind… on remonte le temps fast backward. Et on arrive à mon premier voyage aux USA. Invitée par mon correspondant creek (sud ouest des Etats-Unis, comme les Séminoles) Chester, je me suis décidée. Sereine comme pas deux : voici 6 mois que je suis des cours du soir d’anglais… Et si Chester est un tueur en série, je ne me le demande même pas. Je sais, d’après la photo qu’il m’a envoyée, qu’il doit se vêtir en XXXL et il a insisté pour que de mon côté je ne porte pas de vêtements provocants. Il ne veut pas, m’a-t-il dit, devoir se battre pour me défendre. J’ai donc une garde-robe de pensionnat, et un anglais très basique enseigné par des francophones avec l’accent de Bruxelles.

 

Arrivée à l’aéroport de Washington, où je devrai changer d’avion puis une autre fois à Denver, je suis tout de suite en full immersion langue et ambiance : des femmes en uniforme, cravatées et souriantes comme des molosses enragés, agitent bourrelets et bâtons en nous criant to the right ! to the right ! to the right ! Nous – les touristes pour la plupart, en nage et le front décomposé par le stress  – courrons comme si nous étions dans un boot camp, suivant les signes peu aimables et les aboiements de l’accueil. Nous devons récupérer nos bagages et, si nous continuons le voyage, les réenregistrer. Hop hop hop, haletante je cherche le lieu où je pourrai récupérer ce fameux bagage qu’une des molosses m’a hurlé se trouver um’er foooooor,  et demande à un employé – oh ! le sourire de celui-là ! Je me crois dans une comédie musicale, il va me répondre en chantant ou je me trompe, il est noir et aimable et d’une bonne humeur qui parfume tout l’aéroport – comment aller… under floor et il éclate de rire dans un étalage de 58 incisives d’une blancheur sibérienne. Mais pourquoi voulez-vous aller sous le sol ? s’esclaffe-t-il. Oups. Mon bagage se trouvait au guichet numéro 4… Et il n’y a pas de sous-sol, en plus!

 

Me voici enfin à Oklahoma City. Mon correspondant Chester et sa femme Ruby sont là, attendant depuis deux heures – l’heure de précaution pour être à temps et celle de retard de l’avion. Ils sont fatigués et moi, avec 17 heures de voyage dans le dos, je ne sais plus clairement où je viens de débarquer. On me dirait que je suis sur Saturne que je ne serais pas surprise. Chester me semble encore plus volumineux que prévu. Il me demande si je veux aller au « restroom ». Je m’émerveille intérieurement :  qui aurait jamais cru que les Américains étaient assez sophistiqués que pour prévoir dans les aéroports une chambre où se reposer après un long voyage ? Je me vois un peu comme sur le pont d’un paquebot de luxe, lisant un magasine sur une chaise longue en détendant mes jambes indignées, mais je ne veux pas retarder mes hôtes plus longtemps et affirme gaiement que non, je ne suis pas fatiguée et suis restée assise tout le temps. Une lueur de panique traverse leurs yeux mais ils sont polis et camouflent leur envie de me remettre dans le premier vol.

 

Par la suite, nous rirons de bien des choses et les quiproquos ne manqueront pas, comme lorsque je demanderai, très enjouée, quel est le mot pour « blague », je dis donc – crois dire, plutôt – comment  nomme-t-on ces histoires qui font rire ?, mais mon accent impeccable me trahit honteusement et ils sont ahuris que je leur demande le nom des histoires qui font aimer.

Puritains

Il y eut aussi les autres étonnements. J’ignorais alors que le puritanisme avait survécu et descendait sa herse avec fracas sur toute chose. L’expression épouvantée de Chester et Ruby devant  la boite de biscuits que je leur avais apportée, décorée d’un tableau de Delvaux, me frappe encore de stupeur… Chester avait l’air d’un gamin découvrant un Play Boy et s’attendant à la mort comme châtiment. Et non contente de cette lubrique idée, je leur avais aussi offert un petit livre touristique sur Bruxelles où on voyait Manneken Pis et Janneke, ce qui les a fait pâlir de trois teintes au moins. Chester se refusait même à dire le nom du pauvre petit pisseur. Il devait craindre que l’armée de l’inquisition ne déferle dans la maison, armée de fusils mitrailleurs et brandissant des crucifix…. Ils ont dû s’endormir ce soir-là sans être certains qu’ils n’avaient pas ouvert leur porte au vice et à la luxure en personne…

 

What else is new? On se comprend vraiment très difficilement!

Cindy, princesse des Cœurs d’Alène…

Cindy est un jour entrée dans l’imprimerie que je dirigeais avec fureur comme j’aurais dirigé une galère remplie de forçats, dans le New Jersey, dans cette autre vie sous un autre climat. Elle avait l’allure d’une bag lady qui se serait pomponnée : de longs cheveux gris pendant librement, sans épaisseur et sans grâce dans son dos, la moustache d’un noir tenace, de jolis yeux doux, une peau fine et lisse, un sourire permanent un peu robotisé par un dentier standard d’une blancheur et régularité dérangeants. Un gros anorak informe, pareil à tout ce qu’elle portait : pas de forme et des couleurs choisies pour leur unique vertu … pas salissantes.

 

Elle venait faire des copies couleurs de photos. Des photos d’étranges petites dames âgées – dont elle – déguisées en hawaïennes, japonaises, indiennes, et dansant. Rien de bien artistique, les dames avaient l’air habillées avec des surplus d’un patronage, et la choréographie était plutôt malhabile. Mais on voyait du bonheur dans ces bras tendus tenant des éventails ou des rubans et dans ces cous inclinés avec grâce sur des colliers de fleurs ou de perles.

 

Cindy était enjouée et extrêmement polie.

 

Elle revint souvent. Au point que je lui fis un « prix » et parfois une faveur. Visiblement elle n’avait pas trop d’argent mais en revanche elle avait une passion qui lui coûtait une belle part de ce maigre argent. Nous avons commencé à parler un peu. Elle vivait dans une maison de retraite où elle faisait la cuisine et le ménage en échange d’une chambre minuscule, d’un salaire tout aussi minuscule, et d’une énorme paix de l’esprit. Elle faisait du tai-chi, et avait mis au point des cours de danse pour rendre du bonheur à qui ne savait plus trop où le trouver entre les soucis de santé et d’argent. Il était clair que Cindy aimait les tenues d’Indienne, et c’est le sujet qui nous a rapprochées. Je lui ai offert l’un ou l’autre bijou indien que j’avais reçu et trouvais un peu trop voyant pour ne pas me donner un air de wannabe et elle était aux anges.

 

Nous avons fini par être assez proches. Elle n’avait aucune éducation scolaire et ne s’en cachait pas. Née de père inconnu près de Seattle et d’une mère qui avait un peu ou beaucoup de sang indien. La petite Cindy enfant  brossait les cours pour jouer dans les bois avec des Cœurs d’Alène, ces Indiens que l’on disait bons à rien, couverts de vermine, dangereux et pas fréquentables. Même sa mère, alcoolique et à la dérive de sa vie, frémissait de honte à l’idée que sa fille approchait ces gens-là… et n’apprenait rien de bon. Elle apprenait, oui, mais pas ce que les « pauvres blancs, les white trash comme les Indiens les appellent  (oui, le racisme va dans les deux sens…)», doivent savoir. Elle partageait avec eux ses tartines de midi, et eux l’accueillaient dans leurs jeux et courses dans la forêt. Elle avait fini par tomber amoureuse et surtout enceinte d’un blanc qu’elle avait suivi, folle d’amour, jusqu’à ce qu’il la quitte. Et elle en avait suivi un autre, et un autre. Toujours amoureuse et la vue courte. Sautant d’un petit boulot à un autre : serveuse, vendeuse, caissière, la plupart du temps au noir. Faisant des enfants. Elle avait honte, à présent que sa vie était à sa dernière montée, et se demandait pourquoi ses enfants l’aimaient car elle avait été une terrible mère. Pourtant ils l’aimaient. Mais ne vivaient pas dans la même ville qu’elle.

Ringwood 2008 pow wow 3
Je l’invitais chez moi, elle m’apprenait les pas des danses indiennes (qui ne sont pas du tout sauter en faisant des you you de la main sur la bouche, qu’on se le dise une fois pour toutes !), et un jour elle a vu un signe clair dans le fait qu’alors qu’elle arrivait au jardin toute la horde de « mes » dindons sauvages était là, après trois mois d’absence. Mes dindes chéries Simone, Lola et Clara étaient revenues avec leurs mâles, leurs enfants et leurs meilleures amies pour des poignées de graines de tournesol et mettre ma pelouse à mal. Et elles ont laissé un gros bouquet de plumes dont Cindy s’est emparée pour se faire l’éventail traditionnel qu’elle agiterait au-dessus de son bras replié et recouvert d’un châle. Quand je suis allée au Canada je lui en ai ramené une petite boîte d’écorce de bouleau faite par les Hurons…

 

Ensemble nous sommes allées à deux pow wows et elle a tenu à participer à la danse finale, m’entrainant de force – car je déteste ça. Elle a dépensé follement en s’achetant CDs, livres de recettes, colifichets, perles. Elle a disparu pendant une heure et est revenue, éblouie en constatant qu’elle devenait folle tellement la journée était parfaite. Elle avait caressé un loup, respiré de la sauge et de l’herbe de la grande prairie, goûté du ragoût de bison et du fry bred

 

Puis je l’ai perdue de vue. Elle a dû changer de logement, la maison de retraite où elle vivait et travaillait changeant de propriétaire. Je l’ai encore revue une ou deux fois mais elle était désormais dans une autre ville. Continuait de danser. Et un jour m’a dit, rayonnante, que le prêtre de sa nouvelle paroisse était un noir qui avait des « pouvoirs » et lui avait révélé que lors de sa précédente vie ( !!!) elle avait été une… princesse indienne ! Ce bond social dans le passé l’intéressait peu. Par contre, elle avait enfin son explication à  sa vie. C’était, sans jeu de mots… le couronnement de sa vie.

 

Cindy, princesse des Cœurs d’Alène… était – et est toujours si elle est encore en vie – une grande dame.

Ils survivent

La première fois que je suis venue aux Etats–Unis, c’était pour rencontrer mon pen pal indien, Chester à Ada, Oklahoma. C’était aussi téméraire pour l’un que pour l’autre, car nous allions passer deux semaines ensemble – avec sa femme, ne craignez rien… Lorsque mon avion a entamé la descente au-dessus de Chicago, nous avons survolé pendant longtemps des forêts interminables, et puis les eaux du lac, froncées par le vent. Je ne ressentais qu’une chose alors : autrefois les Indiens avaient vécu leur liberté parmi ces arbres, avaient pagayé sur les eaux nerveuses… sans jamais imaginer que leur fin arrivait de l’océan, de loin, de pays qui avaient faim de nourriture et de pouvoir.

Chez Chester et sa femme Ruby – qui étaient fiers de proclamer que pas une goutte de sang non-indien ne les contaminait – eh oui… le racisme va dans les deux sens – j’ai fait ma rencontre avec la réalité.

Ruby et moi à Fort Sill où Geronimo a fini ses  jours

Ruby et moi à Fort Sill où Geronimo a fini ses jours

Une certaine pauvreté, un grand talent de conteurs, orateurs, infatigables auteurs de longues lettres détaillées et parfaitement construites, artistes (Chester dessinait magnifiquement bien), une beauté dans les traits qui m’émouvait même chez les vieillards édentés, une grande douceur dans la vie quotidienne, peu de bruit, une pudibonderie agaçante. Chester m’a regardée avec horreur plusieurs fois : lorsque je lui ai mentionné une bière bue à l’aéroport entre deux avions à Denver;  il lui a presque fallu des sels pour le ranimer quand je lui ai offert une boîte en métal de biscuits Delacre décorée d’un tableau de Paul Delvaux : des femmes nues dans une gare… de la pornographie sur des cookies, comment se pouvait-il? Et la quinte de toux quand il a vu la statue de Manneken pis dans le livre sur Bruxelles que j’avais apporté… il refusait même d’en prononcer le nom, comme si ses lèvres allaient se putréfier et son coeur se transformer en bloc de sel!

Ils ont aussi une belle indifférence au lendemain, ainsi qu’une agaçante tendance à « taper » pour l’argent qu’ils n’ont pas. L’argent se donne et ne se prête pas. Ça marcherait dans les deux sens s’ils avaient de quoi. Car ils sont généreux.

Avec Ruby – qui avait un travail de nuit et un de jour tandis que son Chester se prélassait dans l’oisiveté – et le petit-fils Baby Lane, nous sommes allés voir le Grand Canyon, et les villages pueblos autour d’Albuquerque…

Grand Canyon avec Baby-Lane

Pour mon départ ils ont organisé un grand pique-nique au bord d’un étang plein de poissons-chats, et tout le monde m’a apporté un cadeau. J’ai eu des dream-catchers, des colliers de perles, une poupée Katchina, un châle de danse, un coussin brodé de motifs chrétiens, des boucles d’oreille, un tablier seminole … Et un long discours de Bruce, le fils aîné de Chester auquel je n’ai pas compris grand-chose… On m’avait cuisiné du ragoût indien, de la bouillie de maïs amer, et un cuisinier noir avait pris un jour de maladie à son restaurant pour préparer, un grand sourire aux lèvre, du dirty rice, recette de Louisiane. Le drapeau belge a été mis sur la hampe de la maison pendant tout mon séjour car j’étais un invité d’honneur !!! Un visiteur m’a offert une plume de dindon sauvage, signe de grande appréciation.  Une vieille indienne m’a cuisiné un gâteau au chocolat assez atroce, mais fait avec le cœur, ingrédient de choix…

Chester reçoit des amis - le drapeau belge flotte au vent de l'Oklahoma

Chester reçoit des amis – le drapeau belge flotte au vent de l’Oklahoma

Plus loin, dans un pueblo du Nouveau-Mexique, j’ai eu l’autorisation de passer un week-end. Le mari ne me voulait pas dans son sillage et la courbe de sa bouche et son attitude distante l’indiquaient assez, mais les femmes pueblos sont vraiment maîtresses de maison et il avait dû me subir. Et tout fut fait pour que je me sente à l’aise. Eux non plus n’avaient pas une goutte de sang « impur », et leur beauté le disait assez. Le soir nous avons joué au billard car oui, le living room – énorme – contenait une table de billard, et j’ai perdu puisque je ne sais pas jouer, ce que tout le monde a bien aimé. On m’a montré les photos de famille, et j’ai eu droit au chauffage si fort dans ma chambre que j’ai failli rétrécir sous la chaleur. Ah les tortillas qu’Angel faisait à mains nues sur le feu le matin… et les préparations si pimentées que les regarder me faisait couler les yeux…

Ils sont pauvres, ils sont pudibonds et ceux qui ont abandonné leurs propres rituels au profit de l’une ou l’autre église fantaisiste apportée par l’envahisseur sont d’affreuses grenouilles de bénitier. Les femmes n’ont pas grande foi en leurs maris, qui vivent souvent dans la nostalgie de tout ce qu’ils auraient pu être si seulement les bateaux des blancs avaient coulé au large. Elles sont le présent, et foncent avec courage pour la survie de leur famille. Ils survivront grâce à elles, quand elles auront cessé d’avoir des enfants de chaque garçon qu’elles croient aimer, car l’amour est une notion toute jeune. « Nous n’avons pas de mots d’amour dans la tribu », m’a dit un ami pueblo. « On peut dire tu as un beau cul, mais les mots d’amour c’est en anglais, il n’y en a pas dans notre langue… ».

Ils survivront. Ils survivent.

 

Le sang bleu de l’Amérique

Etre un indien – Injun, redskin, big chief – est une étrange destinée. L’identité d’un Indien est devenue un puzzle. Il y a l’indien du tourisme qui, docilement, danse et chante des extraits de son sacré pour des spectateurs. Pour de l’argent. Pour la survie dans un monde où il n’a plus sa place que comme une curiosité. Dont la silencieuse fierté est sottisée en statues de bois pour les marchands de tabac et en publicité télévisée pour un monde sans pollution.

Il y a l’Indien des documentaires sur les réserves, alcoolique, courant à la mort dans toutes les directions et toutes les bouteilles, gaspillant sa sève et tuant jusqu’à son passé. Celui-là ne veut pas survivre, ni être une curiosité.

Il y a aussi l’Indien qui s’en est sorti, l’artiste qu’alors on salue comme si sa parole, sa plume  burin ou pinceau se nourrissait directement dans la chevelure de Ptesan Win, Femme Bison Blanc.  Allan Houser, Sherman Alexie, Graham Greene, Chris Eyre …

 

Allan Houser – Musée de Montclair, New Jersey

Mais surtout, être un Indien c’est être méconnu, avalé par les stéréotypes. L’Indien scalpeur aux avant-bras ensanglantés, l’Indien noble aux joues peintes et de peu de mots, l’Indien qui vend, accroupi à l’ombre, ses bijoux, pointes de flèches ou poteries, l’Indien détenteur de la pureté originelle qui vous vend un nom indien et un peu de son passé dans une cérémonie d’Inipi pour attrape-nigauds, l’Indien pauvre loque guettant la mort au fond d’un verre, l’Indien qui ne veut pas couper ses cheveux et ne trouve pas de travail, l’Indien des prisons qui se muscle et se tatoue, propulsant sa détresse dans ses biceps où se croisent Sitting Bull et un entrelacs de barbelés.

Indiens blanchis, Indiens noircis, apples et wannabes…

Hommes de résilience, hommes de grand silence…

Mais jamais un Américain n’est plus fier que lorsqu’il peut se vanter d’avoir un peu de ce sang Indien-là, de ce sang qui vient des dieux anciens, des hommes qui aimaient leur mère la terre, qui vivaient beaux et libres, les cheveux fouettant l’air dans une galopade infinie. Cette goutte de sang, ils la vénèrent. Elle fait d’eux des autochtones. Des vrais Américains. Les premiers habitants du continent. Des enfants du bison, de la prairie, des chants des Cris qui vous glacent et vous comblent de vie, de la danse de l’herbe… Cette goutte change l’image qu’ils ont d’eux. Une goutte de vérité, d’intégrité. Une goutte qui n’a rien de blanc, d’avide, de menteur, d’impur, de sourd à la nature. Johnny Depp, Rita Coolidge, Shania Twain, Robbie Robertson, Louise Erdrich et tant d’autres.  Et quant aux noirs qui ont un peu de ce sang non noir, de ce sang libre, indigène, ils ne se lassent pas de la mentionner. Tina Turner, Buffy Sainte-Marie, James Brown, Oprah Winfrey, Lena Horne … et d’autres. Ils ont même leurs associations !

Etre Indien, c’est toute une histoire !

 

 

 

Et le soleil se lève encore

Ils sont près de deux cent, par un matin venteux aux reflets de nacre. Deux cent villageois terrorisés, dissimulés dans le bois. Une trentaine de vieillards, des hommes et des femmes, des enfants. Celui qui les guide ne fuit pas sa mort mais les emporte vers ce qu’il espère être la survie. Ses 64 ans lui pèsent comme ces nombreux espoirs fous qui le suivent en dépit de tout, car des années de lutte contre l’occupant ont donné à leurs rêves, justement, une teinte de folie. Depuis hier il a une pneumonie et ne verra pas la fin de ce jour, quoi qu’il arrive. La neige tombe et fond sur leurs yeux, leurs lèvres, les sillons de leurs visages, dans un silence de pure frayeur, de fin de vie. Pour ne pas laisser de traces, ils marchent en file dans le petit ru, crevant la fine couche de glace, leurs pieds insensibles après que le froid les ait vidés de leur sang. Il gèle à – 30. Peut-être plus encore, on parle de – 40.

Et puis le bruit se rapproche, les assourdit de son message de fatalité. Celui des soldats, des chevaux dont les sabots foulent le sol avec une douceur trompeuse. On crie sur eux, on les bouscule, on les force à revenir en arrière, à coups de cravaches, de taloches sur la tête, de cris dans cette langue qu’ils ne comprennent pas. Les vieillards ont le visage gris et éteint. Ils savent. On les regroupe pour mieux les encercler. Ils sont si faibles. Une femme et sa vieille mère s’échangent un regard, adieu, adieu, adieu … La jeune serre son manteau contre elle, claquant des dents. Adieu, adieu, adieu … Les soldats sont nerveux, cette soumission les inquiète. Ils le savent bien va, que cette racaille est bien plus dangereuse qu’elle ne paraît. Qu’il leur reste des armes. Le doigt sur la gâchette, ils chevauchent nerveusement autour du groupe secoué de frissons. Le givre s’accroche à leurs moustaches. La vapeur s’élève du flanc et des naseaux des chevaux, rendus agités par le gel et l’inquiétude des hommes.

Un coup de feu éclate, on ne sait d’où, et les soldats se mettent à tirer à l’affolée sur les villageois dont certains cherchent à courir. Les deux femmes en font partie, mais la mère s’écroule aussitôt. Sa fille trébuche et s’effondre à son tour, son manteau serré contre elle, sans un cri. Un peu de sang sort de son cou en fumant. Un vieillard se redresse avec la rage de son dédain et lève une main noueuse et bleue. Sa poitrine explose et se déchire, et il retombe, déjà loin de sa souffrance. Un à un ils s’affalent presque tous pendant que la neige continue de voleter avec sa morne élégance. Les plus jeunes et agiles s’élancent en zigzag sur la pente de la prairie, se laissent glisser, tournent autour des arbres nus, ne gagnant que quelques minutes. Une heure plus tard, tout est fini. La neige a déjà cessé de fondre sur les corps, et les saupoudre de sa blanche indifférence. Un peu de sang, quelques gargouillements, un pleur quelque part. La fouille des cadavres, que l’on peut encore dépouiller avant que le gel ne rende la prise du butin impossible.

Hébétés, soudain orphelins de toutes leurs traditions et culture,  les quelques cinquante survivants sont emmenés dans une chapelle au sommet de la colline, dans laquelle pend encore une banderole de Noël. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Heureusement ! Il était temps qu’on nous débarrasse de cette vermine, diront les dames aux cœurs injustes dans les salons là-bas, au loin, commentant cette nouvelle. Certaines ont reçu de leur valeureux époux quelques-uns des maigres trésors volés sur les dépouilles, si pittoresques n’est-ce pas ? Aujourd’hui, on ne mentionne plus leur origine, on s’affirme incapable de dire comment ils sont arrivés dans la famille….

Une fois les soldats partis, d’autres villageois s’aventurent pour retrouver les leurs, aider les survivants. Il neige encore, le froid mord leurs âmes, l’horreur cisaille leurs cœurs. Le blizzard se lève et soufflera pendant deux jours, agitant une longue silhouette, sa faux caressée par le vent, ses voiles se mêlant aux rafales de neige.

Trois jours plus tard, des civils sont recrutés pour creuser une fosse commune et rassembler les cadavres. Ils seront payés à la pièce. L’argent est rare, l’hiver est dur, autant que la terre qu’il faut éventrer pour la tâche. Autour d’eux, cent cinquante dangereux fomenteurs de troubles enfin éliminés, grotesquement raidis dans une mort qui les a surpris au sortir du lit, peu habillés, au lever d’un matin qui aurait du être un matin comme les autres. Trois femmes enceintes, le ventre en charpie. Le responsable du petit groupe, que la pneumonie n’a pas eu le temps d’emporter, la tête enveloppée dans une écharpe, figé dans une position courbée. Un enfant coupé en deux. Certains des civils pleurent, atterrés par une réalité d’abattoir, de déshumanisation. Ils n’oublieront jamais.

Puis, l’incroyable. Un pleur de bébé s’élève de l’amas de corps. Serrée dans le manteau de la jeune femme, une petite fille de quatre mois a survécu. A la faim, au blizzard, aux balles…

La nouvelle du miracle fait son chemin. Un général dont la femme est farouchement active pour les droits des femmes – elle est d’ailleurs l’éditrice d’un magazine bi-mensuel féministe – sent son cœur arriviste se dilater de joie. Adopter cette fille de l’ennemi, lui offrir la rédemption dans sa famille, l’éduquer comme une des leurs … voilà qui fera parler de lui dans les salons des dames aux cœurs injustes, et il faut bien le dire, leur influence n’est pas à négliger. Voilà aussi qui sera un beau symbole de leur désir d’aider les vaincus à s’assimiler.

Quel mari exceptionnellement humain vous avez, Clara ! Et dites-moi, cette petite, comment s’y fait-elle – encore un verre de Xerès ? – comment s’y fait-elle, disais-je, à cette vie de patachon ? Au fond, pour elle, cette bataille perdue est sans doute la chance de sa vie…

Elle s’y fait bien mal en fait, et beaucoup d’années plus tard, Clara regrettera d’avoir fait plus de mal que de bien avec cette adoption forcée.

Ce massacre a bien eu lieu. C’était le 29 Décembre 1890, à Wounded Knee. Que l’on qualifia alors de « bataille ». Le vieux chef Big Foot, malgré sa pneumonie, tentait de sauver l’avenir de sa petite bande. Et le bébé a été nommé

Zintkala Nuni

, « petit oiseau perdu » en lakota.

Toute sa vie elle a couru après son identité. Elevée comme une blanche, elle n’avait aucun contact avec des gens qui lui ressemblaient, et aucune ressemblance avec ceux avec qui elle avait des contacts. Jamais elle ne s’est séparée du petit bracelet qu’elle avait au poignet lorsqu’on l’avait trouvée, ainsi que des minuscules mocassins et du bonnet de peau brodé … d’un drapeau américain. On la renverra de toutes les écoles, sa férocité devant les moqueries des enfants blancs faisant peur. Le général s’en détourna d’ailleurs bien vite, laissant Clara se désoler toute seule. Indocile, folle du mal de non-identité, sa courte vie n’a été qu’un cri strident. S’étant enfuie à 16 ans de chez le général Colby, elle s’exhiba un peu dans des shows de Buffalo Bill, puis retourna dans la réserve. Mais là, ses manières blanches mettaient mal à l’aise : elle répondait, regardait les hommes dans les yeux, riait fort, parlait pendant les repas… Une tristesse infinie s’installa en elle, rongeant sa jeunesse et ses espoirs. Un an plus tard, elle était enceinte, et accoucha d’un enfant mort-né. Son désespoir fut alors si profond qu’elle s’est jetée en hurlant sur la fosse commune de Wounded Knee où gisait sa mère, les bras déployés. Et pourtant, qui pouvait l’entendre, ce petit oiseau perdu ?

Elle se mit à errer ça et là, eut trois maris – dont un lui donna une maladie vénérienne -, joua dans des westerns muets, dans le Buffalo Bill Wild West Show, et retourna maintes fois dans les réserves, sans succès. Elle ne s’y sentait pas plus chez elle que dans le monde des Colby ou des cirques.

Pauvre Zintkala Nuni, quel long cri d’agonie que sa vie.

Dans la misère la plus sordide, perdant la vue et la peau vérolée à cause de la maladie vénérienne que son second mari lui avait donnée en sus de volées de coups, c’est le jour de la Saint Valentin en 1920 qu’elle est enfin morte.

Mais son identité devait, finalement, l’envelopper et lui rendre sa dignité. En 1991 son pauvre petit cercueil fut récupéré par des membres de la nation Lakota qui lui firent un nouvel enterrement, auquel beaucoup d’Indiens assistèrent, parfois venus de loin à pied, à cheval, en camion ou en voiture. On la plaça enfin dans la fosse commune, avec ses parents et les siens.

Au Dakota, dans la réserve de Pine Ridge, la fosse de Wounded Knee protège ses enfants. Bien des Indiens vous jureront entendre des pleurs d’enfants s’en élever, et comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Chaque année des hommes à cheval commémorent la longue marche de la petite bande de Big Foot quelle que soit la température.

A tous ceux qui commencent l’année avec un cœur qui souffre et des montagnes à franchir loin devant à l’horizon, je souhaite que le découragement n’ait jamais plus de force que la confiance en des jours meilleurs, et qu’ils puissent accepter les changements qui s’imposent et apporteront, eux aussi, leurs joies.

A Pine Ridge, dans la misère et les carcasses de voiture, le soleil se lève encore chaque matin, et souffle sur la flamme de l’espoir. Ceux qui ont échappé au piège de la boisson-qui-fait-tout-oublier-mais-ne-cesse-de-rappeler-ce-qu’on-veut-oublier bouillonnent de la fierté d’être Indiens, même si on n’oubliera jamais Wounded Knee, là où le cœur de Crazy Horse, enterré à sa demande par sa famille dans un endroit secret, entretient le feu du peuple Indien. (La chanson Bury my Heart at Wounded Knee est chantée par la splendide Buffy Sainte-Marie, Indienne Cri)

Mitakuye Oyazin *.

* Nous sommes tous reliés, parents.

Wopila – Thanksgiving

La douceur de Thanksgiving ! En général, les arbres ont encore quelques feuilles de couleur cuivre, rubis et vieux cuir racornies sur les branches, le sol est jonché d’un somptueux tapis qui se meut en crissant et exhale la force de la terre qui va, enfin, se reposer. Souvent il ne fait pas encore vraiment froid. Ce n’est plus l’automne aux teintes de cour, ce n’est pas encore l’hiver en gris, blanc et noir. Le jardin entre en sommeil. Le ciel a souvent ce bleu irréel de Rubens, avec le soir, ce court instant d’incendie.

 

Tradition typiquement américaine, Thanksgiving nous vient des Amérindiens, particulièrement ceux du nord. Ils avaient une récolte automnale tardive pendant l’été indien, cet étrange retour d’un soleil lumineux au souffle chaud avant la descente du froid. C’était l’occasion d’aller chercher les fruits, baies et légumes retardataires. Et on remerciait la terre de ce qu’elle avait généreusement produit. Thanksgiving est dont une fête bien américaine. Wopila en lakota, hozhoni en navajo, selu i-tse-i en cherokee. Les Indiens, eux, pratiquent thanksgiving toute l’année, à chaque fois qu’il faut remercier la vie : la naissance d’un bébé, l’arrivée dans une nouvelle maison, une guérison, le retour de la guerre.

 

 

Thanksgiving, le jour où compter les bienfaits de sa vie.

Dans les maisons, c’est le branle-bas de combat. Les mère, sœurs et filles s’activent à la cuisine. Les hommes se font petits, disparaissent, vont promener le chien ou regardent la télévision pendant que la journée d’actions de grâce se prépare dans un chœur de chamailleries, de vaisselle entrechoquée, de froissement de nappes que l’on déploie, de chaises qui pleurent contre le parquet fraîchement ciré. Divers arômes traînent ça et là, et accueillent les invités aux visages froids qui secouent leurs pieds sur le paillasson.

Et puis enfin la longue célébration autour de la table sur laquelle une mouche ne saurait plus se poser. On rend gloire à la richesse de la vie quotidienne, aujourd’hui fastueusement représentée par une dinde qui souvent à la taille d’un dinosaure adolescent, farcie au pain de maïs et viande, la purée de pommes de terres, la purée de courges, les patates douces, les haricots verts couronnée d’anneaux d’oignons frits, la compote d’airelle. Le vin ne manque pas – saut si on a la grande malchance d’être chez des puritains purs et durs, et il y en a. Je n’ose songer à toute cette bonne chère gâchée par du coca cola… On a ensuite la tarte aux noix de pacane, ou la tarte de citrouille, d’airelles, ou encore de patates douces.

Les heures ont passé, les joues sont rouges, les voix lasses, la table en désordre. Le café refroidit dans les belles tasses de grand-maman, on propose le bourbon ou l’amaretto. Une affection heureuse circule des uns aux autres comme un invisible ruban.

C’est le jour où on comprend que les choses simples sont irremplaçables : la famille, l’unité du clan, avoir un toit et de quoi manger, du feu dans la cheminée, des souvenirs à raconter et des rêves à réaliser. Quels que soient les soucis, ce jour-là on les remise, ils attendront que ce grand rite soit passé.

Wopila …

 

 

 

Un rêve de sable

Je l’ai déjà dit, lorsque j’ai décidé de partir vivre aux USA, c’était en pensant au Nouveau Mexique, ou peut-être l’Arizona. Du sable, des cactus, des Indiens, des rochers aux formes étranges, dieux ocres à la force inouïe. De l’eau vénérée, une histoire cent fois mal contée par le cinéma; le fameux Arizona Sky, si bleu et parcouru en silence par des chevaux blancs qui parfois s’emballent, faisant trembler le sol sous le foulement de leurs sabots et illuminant le monde de leur fureur brûlante.

J’avais contacté des galeries d’Art, des Bed & Breakfast et hôtels à Santa Fe et Albuquerque. On m’avait parfois répondu. Venez, on verra ce qu’on peut faire. J’avais brièvement vu ces deux villes en mai ’94 avec mon ami Creek, Chester, sa femme et son petit-fils. J’étais sous le charme. Je parle d’un vrai charme de magie, un charme digne de Morgane, de ces charmes qui vous imposent de prendre des décisions, parce que vous pensez que c’est votre destin. Je ne connnaissais personne là-bas, sauf un ami pueblo qui voulait bien m’aider mais sur l’aide duquel je ne voulais pas compter. Mesure à la fois raisonnable et lucide. Les pueblos font partie du décor, mais après tout, ils ne sont considérés “que” comme des Indiens.

Je suis donc partie le premier janvier 1995 pour quelques jours, histoire de me faire une meilleure idée. Le cinq au soir, j’étais invitée à Santo Domingo pueblo – hors de l’enceinte sacrée où les non-Indiens ne peuvent rester après quatre heures – pour loger chez la soeur de cet ami, Angel. Une maison d’adobe avec un living comme un hall de gare où trônait une table de billard ! Un poste de télévision démodé offrait dans une certaine indifférence des images neigeuses et un son étouffé. Marcus, le mari d’Angel, ne cachait pas son hostilité à l’idée de m’avoir dans ses murs, mais la société pueblo est matriarcale et la maison appartenait donc à Angel. Avec sa fille Marchelle il perçait des trous dans des turquoises et coquillages pour faire des colliers, et m’a ensuite pratiquement imposé de lui en acheter un, ce qui a vexé son beau-frère, mon ami. Ils ont d’ailleurs eu un échange de mots qui n’avaient pas une musique très paisible… Et pourtant, son visage sombre sous la coiffure de Prince vaillant savait s’illuminer de gaieté, comme en témoignèrent plus tard les photos qu’Angel et Marchelle sortirent d’une boîte en fer pour me présenter la famille.

Santo Domingo pueblo en hiver

Au matin du six, qui est une fête importante dans le village, Angel m’a autorisée à prendre cette photo de la vue de sa fenêtre. Le soleil caressait la neige tombée avec une implacable détermination la veille, la faisant un peu fondre déjà, laissant un glaçage léger sur le four rond juste en face, typique des pueblos. On avait mangé tous ensemble à l’américaine, des crêpes au sirop, du café, des saucisses avec une certaine animation, surtout quand Marcus avait franchi la porte sans me saluer. Marchelle, sa soeur et moi sommes alors sorties et nous sommes rendues chez la mère de mon ami pour y chercher des chaises pliantes. La terre rouge s’était unie à la neige fondante et aspirait mes chaussures, mouchetait le bas de mes jambes. Nous étions dans l’enceinte sacrée et, je le savais, sous haute surveillance des “guerriers de paix”, ces hommes qui sont choisis pour leurs hautes qualités et appelés d’où qu’ils soient pour revenir offrir un an au village. Un an au cours duquel ils ne dormiront que 4 heures par jour, et passeront le plus clair de leur vie sur les toits du village, surveillant ce qui s’y passe. Qui y arrive, qui en part, qui invite des blancs, qui a l’air d’avoir bu… La mère de mon ami habitait une très vieille maison d’adobe, petite et bien isolée du froid. C’était une femme d’une incroyable beauté dans sa cinquantaine. Une tresse noire et large de 4 cm longeait son dos, et je la regardais chausser des bottes pueblo de mouton à la pointe recourbée. Son vêtement était traditionnel, de laine noire avec des rayures mauves et jaunes, et tout son visage – splendide, le visage d’une divinité inca – refusait ma présence. L’hostilité était palpable, au point qu’après avoir échangé quelques mots en keresan avec ses nièces – ah, cette langue qui fait kr kr kr! – nous sommes parties avec les chaises pour regarder les danses sacrées, du moins celles que nous pouvions voir, puisque certaines danses se font loin de la vue des femmes. Peu de touristes, car les Santo Domingos sont réputés pour ne pas y aller avec le dos de la cuiller quand un comportement les agace. Il est interdit de filmer, de photographier, de traverser la plaza par le milieu, et en fait j’ai eu si peur de faire un impair que j’ai à peine osé regarder en m’abandonnant. “Ne regarde pas les gens dans les yeux; ne fixe pas les maisons; n’aie pas l’air curieuse…”. Tant de choses qui hélàs font partie de notre … tourisme, que je ne savais plus que faire.

Je me souviens pourtant très bien d’une danse Navajo au cours de laquelle une rangée de jeunes filles en robes de velours sombre formaient une douce vague qui s’agitait comme l’herbe sous le vent au son des tambours. Dans cette boue, sous ce soleil froid, c’était comme un parfum, celui des pêchers dont les Navajos étaient si amoureux et fiers. J’ai encore été invitée un autre jour au village, chez la tante Josefina, qui fêtait la communion de son fils. Là, tout le monde me cajolait … en keresan, et je ne comprenais que la musique de leur gentillesse mais pas les mots. Mon ami m’a ensuite conduite voir la personne qui tenait le Bed & Breakfast (gîte du passant, comme disent les Canadiens!) de Santa Fe, et dans un hôtel. Il me semblait évident qu’avec un peu de patience je devrais trouver quelque chose à faire si je me décidais.

Je logeais à Madrid, entre Albuquerque et Santa Fe, non loin de la réserve Santo Domingo, dans un Bed & Breakfast où on faisait un café merveilleux. Madrid, j’en ai déjà parlé, c’est une ancienne ville fantôme qui avait vécu de l’exploitation de la mine de charbon, sur la piste des turquoises des Indiens. Une rue, et des maisons de chaque côté. Rien d’autre. Uniquement touristique, puisque chaque maison est une boutique, sauf la taverne qui attire du monde de Santa Fe et Albuquerque, ainsi que les pueblos qui veulent s’offrir une bière, puisque l’alcool est interdit sur les réserves.

Et, seule pour la plupart du temps, j’avais pris goût à me promener sur cette route déserte, une heure dans un sens, et le retour. Des voitures s’arrêtaient fréquemment, et des conducteurs inquiets me demandaient s’ils pouvaient m’aider, me conduire quelque part. On ne marche pas beaucoup aux USA, c’est vrai, mais en plus … la région est infestée de couguars. Heureusement, je ne le savais pas!

Promenade à pied in the middle of nowhere et des cougars…

Je suis donc rentrée en Europe, pour repartir vers le Nouveau Mexique en avril de la même année. Définitivement, pensais-je. J’ai d’abord logé dans un motel qui regorgeait d’Indiens. Il y en avait partout, parce que le plus grand pow wow de l’année avait lieu, et ils arrivaient de tous les coins, même du Canada. Et on ne les entendait pas! Mais qu’il était curieux de voir ces guerriers d’un autre temps s’engouffrer dans des pick-up trucks avec leurs compagnes et enfants. Robes de daims, mocassins, coiffes de plumes ou queue de cerfs, gilets de porc épic, éventails d’aigle ou de dindon sauvage, un passé extraordinaire et grandiose se mouvait dans le parking de mon motel, tandis que je regardais, émerveillée, depuis ma fenêtre où l’air conditionné gonflait les rideaux.

Ensuite je me suis retrouvée dans un autre motel, d’où j’ai donné quantité de coups de fils un peu partout, notamment dans une école de langue dont le directeur a accepté de me recevoir. Richard. Nous nous sommes vus … 15 minutes. Et nous nous écrivons encore! Richard m’a aidée, m’a donné d’autres contacts. Grâce à lui et le tam-tam arabe (ou Indien?), des francophones m’appelaient dans ma chambre pour bavarder, me donner des idées, me dire d’essayer ceci ou celà.

Je prospectais, prenant le bus sur la route 66 tous les matins, et parfois je me récompensais d’une visite dans Old Town, où mon rêve me retrouvait. James Stewart allait certainement passer sur un cheval, suivi par un troupeau de longues cornes à l’haleine poussiéreuse! Une caravane de colons apeurés et pleins d’espoir allait descendre la vieille piste… Sur la place principale, le chant des oiseaux était si perçant que l’air n’avait pas de poids.

Je mangeais du guacamole ou des burritos à la crème sûre, et me disais, en regardant au loin les montagnes sandia: c’est ici que je vais vivre.

Dans ma solitude sereine, je faisais des photos. Sans savoir que je construisais les souvenirs de mon rêve, puisque ce n’était pas mon destin! J’ai fini par trouver un travail, par une amie de Richard, à l’Alliance française de l’Université d’Albuquerque.

Mais encore une fois … ce n’était pas mon destin! Mon destin était d’y aller, d’y passer ce temps, d’y comprendre ce que mon inconscient comprenait depuis longemps, mais après, il fallait en repartir.

Des regrets? Non. Pourquoi, puisque les souvenirs ne s’usent pas…