Cindy, princesse des Cœurs d’Alène…

Cindy est un jour entrée dans l’imprimerie que je dirigeais avec fureur comme j’aurais dirigé une galère remplie de forçats, dans le New Jersey, dans cette autre vie sous un autre climat. Elle avait l’allure d’une bag lady qui se serait pomponnée : de longs cheveux gris pendant librement, sans épaisseur et sans grâce dans son dos, la moustache d’un noir tenace, de jolis yeux doux, une peau fine et lisse, un sourire permanent un peu robotisé par un dentier standard d’une blancheur et régularité dérangeants. Un gros anorak informe, pareil à tout ce qu’elle portait : pas de forme et des couleurs choisies pour leur unique vertu … pas salissantes.

 

Elle venait faire des copies couleurs de photos. Des photos d’étranges petites dames âgées – dont elle – déguisées en hawaïennes, japonaises, indiennes, et dansant. Rien de bien artistique, les dames avaient l’air habillées avec des surplus d’un patronage, et la choréographie était plutôt malhabile. Mais on voyait du bonheur dans ces bras tendus tenant des éventails ou des rubans et dans ces cous inclinés avec grâce sur des colliers de fleurs ou de perles.

 

Cindy était enjouée et extrêmement polie.

 

Elle revint souvent. Au point que je lui fis un « prix » et parfois une faveur. Visiblement elle n’avait pas trop d’argent mais en revanche elle avait une passion qui lui coûtait une belle part de ce maigre argent. Nous avons commencé à parler un peu. Elle vivait dans une maison de retraite où elle faisait la cuisine et le ménage en échange d’une chambre minuscule, d’un salaire tout aussi minuscule, et d’une énorme paix de l’esprit. Elle faisait du tai-chi, et avait mis au point des cours de danse pour rendre du bonheur à qui ne savait plus trop où le trouver entre les soucis de santé et d’argent. Il était clair que Cindy aimait les tenues d’Indienne, et c’est le sujet qui nous a rapprochées. Je lui ai offert l’un ou l’autre bijou indien que j’avais reçu et trouvais un peu trop voyant pour ne pas me donner un air de wannabe et elle était aux anges.

 

Nous avons fini par être assez proches. Elle n’avait aucune éducation scolaire et ne s’en cachait pas. Née de père inconnu près de Seattle et d’une mère qui avait un peu ou beaucoup de sang indien. La petite Cindy enfant  brossait les cours pour jouer dans les bois avec des Cœurs d’Alène, ces Indiens que l’on disait bons à rien, couverts de vermine, dangereux et pas fréquentables. Même sa mère, alcoolique et à la dérive de sa vie, frémissait de honte à l’idée que sa fille approchait ces gens-là… et n’apprenait rien de bon. Elle apprenait, oui, mais pas ce que les « pauvres blancs, les white trash comme les Indiens les appellent  (oui, le racisme va dans les deux sens…)», doivent savoir. Elle partageait avec eux ses tartines de midi, et eux l’accueillaient dans leurs jeux et courses dans la forêt. Elle avait fini par tomber amoureuse et surtout enceinte d’un blanc qu’elle avait suivi, folle d’amour, jusqu’à ce qu’il la quitte. Et elle en avait suivi un autre, et un autre. Toujours amoureuse et la vue courte. Sautant d’un petit boulot à un autre : serveuse, vendeuse, caissière, la plupart du temps au noir. Faisant des enfants. Elle avait honte, à présent que sa vie était à sa dernière montée, et se demandait pourquoi ses enfants l’aimaient car elle avait été une terrible mère. Pourtant ils l’aimaient. Mais ne vivaient pas dans la même ville qu’elle.

Ringwood 2008 pow wow 3
Je l’invitais chez moi, elle m’apprenait les pas des danses indiennes (qui ne sont pas du tout sauter en faisant des you you de la main sur la bouche, qu’on se le dise une fois pour toutes !), et un jour elle a vu un signe clair dans le fait qu’alors qu’elle arrivait au jardin toute la horde de « mes » dindons sauvages était là, après trois mois d’absence. Mes dindes chéries Simone, Lola et Clara étaient revenues avec leurs mâles, leurs enfants et leurs meilleures amies pour des poignées de graines de tournesol et mettre ma pelouse à mal. Et elles ont laissé un gros bouquet de plumes dont Cindy s’est emparée pour se faire l’éventail traditionnel qu’elle agiterait au-dessus de son bras replié et recouvert d’un châle. Quand je suis allée au Canada je lui en ai ramené une petite boîte d’écorce de bouleau faite par les Hurons…

 

Ensemble nous sommes allées à deux pow wows et elle a tenu à participer à la danse finale, m’entrainant de force – car je déteste ça. Elle a dépensé follement en s’achetant CDs, livres de recettes, colifichets, perles. Elle a disparu pendant une heure et est revenue, éblouie en constatant qu’elle devenait folle tellement la journée était parfaite. Elle avait caressé un loup, respiré de la sauge et de l’herbe de la grande prairie, goûté du ragoût de bison et du fry bred

 

Puis je l’ai perdue de vue. Elle a dû changer de logement, la maison de retraite où elle vivait et travaillait changeant de propriétaire. Je l’ai encore revue une ou deux fois mais elle était désormais dans une autre ville. Continuait de danser. Et un jour m’a dit, rayonnante, que le prêtre de sa nouvelle paroisse était un noir qui avait des « pouvoirs » et lui avait révélé que lors de sa précédente vie ( !!!) elle avait été une… princesse indienne ! Ce bond social dans le passé l’intéressait peu. Par contre, elle avait enfin son explication à  sa vie. C’était, sans jeu de mots… le couronnement de sa vie.

 

Cindy, princesse des Cœurs d’Alène… était – et est toujours si elle est encore en vie – une grande dame.

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42 réflexions sur “Cindy, princesse des Cœurs d’Alène…

  1. Toute la beauté de cette « dame » était sans son coeur et…tu as su la voir. Merci pour elle, Edmééée ! 😉

  2. Nadine dit :

    Certaines personnes laissent une empreinte indélébile dans notre coeur.

  3. Une bien belle histoire. Pour ma part, j’ai rencontré plusieurs personnes tout aussi formidables, avec qui j’ai partagé de beaux moments, des personnes qui m’ont appris bien des choses importantes et tu sais que je me sens complètement incapable d’écrire un texte les concernant! C’est curieux ça. J’sais pas trop pourquoi, je ne me comprends pas …

    • Edmée dit :

      Je pense que je peux le faire parce que c’est un autre continent. Ca ne me donne pas l’impression que je la « trahis », qu’on saura qui elle est. Elle ne s’appelle même pas Cindy d’ailleurs… Je pense souvent à elle, un monde – et un continent! – nous séparait et pourtant elle m’a donné pas mal!

      • Ah oui, tu as raison, ce n’est pas quelqu’un que tu croises aujourd’hui et donc le sentiment est différent. Je comprends mieux pourquoi je serais plombée à l’idée un texte au sujet de Pierre ou de PAul.

  4. annerenault dit :

    Je trouve cette histoire, et la façon dont tu nous la fais partager, réellement MERVEILLEUSES. Tu fais entrer Cindy dans notre coeur et dans notre imaginaire. C’est vraiment une très belle histoire de rencontre et d’amitié, qui nous transporte dans un autre monde. TRES BEAU RECIT !!! MERCI, Edmée !!!
    Bises

  5. Rébecca Terniak dit :

    Le plaisir de retrouver ta belle plume par ce récit simple et authentique qui laisse ressortir l’essentiel si touchant de la personnalité de l’ex princesse indienne Cindy.

  6. JMB dit :

    Une histoire comme je les aime. Des gens qui sont qualifiés de simples et qui ont eu une vie bien plus riche d’expérience,d’aventure et d’émotion que les « metro-boulot-dodo » qui les trouvent insignifiants. Sur les chantiers mes amis Maliens me faisaient voyager aussi dans l’irréel (?) avec leurs récits de « maraboutage ». Ils semblaient à la fois si naïfs de croyances para-religieuse et pourtant si instruits de la nature donc de la vie. Comme les Indiens de Cindy, ils peuvent vivre et s’organiser où je ne pourrais, seul, rester trois jours en vie. J’ai énormément appris de ces compagnons illettrés qui ramènent notre existence à l’essentiel sans fard et sans frime mais avec dignité.
    JMB

  7. Florence dit :

    Coucou Edmée par ce beau samedi plein de soleil !
    Comme je suis contente de lire une histoire d’indiens… ou presque !
    De revoir grâce ton texte, Clara, la belle emplumée !
    Belle histoire haute en couleurs comme ta vie d’autrefois que tu ne nous offres plus que de temps à autre maintenant que tu es revenue au Plat-Pays !
    Bonne fin de semaine chère Edmée et gros bisous !
    Florence

    • Edmée dit :

      C’est vrai que cette vie fait désormais partie du passé pour moi, et que j’y ai principalement travaillé et travaillé et travaillé ! 🙂 Il restait bien peu pour faire autre chose!

      Ici aussi beau soleil, quelle chance! Bon week-end chère Florence!

  8. Merci la Vie de nous faire rencontrer des personnalités intéressantes et attachantes d’horizons différents des nôtres. Ces échanges sont enrichissants et nous poussent à être plus tolérants, à regarder les choses avec un autre oeil.

  9. colo dit :

    Tu écris, racontes si bien qu’avec toi on danse, on se pare de plumes et qu’on voit Cindy devant nous, merci pour ce récit d’une rencontre si improbable.
    Une chose m’intrigue: ce prêtre voyant du passé. Très peu dans la tradition de la religion…mais peut-être lui a-t-il dit ça pour l’encourager, la réconforter…
    Beau weekend dame Edmée!

    • Edmée dit :

      Tu as raison, Colo, pour le prêtre mais tu sais, aux USA il y a tant d’églises et sous-églises que ce n’est pas étonnant du tout. J’ai eu comme client un « évêque » qui venait en training et casquette de base-ball; mâchant du chewing gum 😉

  10. jeanne dit :

    je reviens
    cet été je vais chez les sioux

  11. gazou dit :

    Oui, c’est une grande dame..elle a su suivre son chemin personnel…et c’est bien

  12. celestine dit :

    Tu as le don pour les portraits humains, Edmée. Tu nous la rends tellement présente cette Cindy, elle a juste un prénom tellement improbable (chez nous, c’est un prénom de petite fille un peu mièvre) qu’il m’a fallu du temps pour entrer dans ton texte et m’apercevoir que tu parlais d’une grande dame hors du commun…

  13. fred dit :

    La vie nous offre de belles rencontres et des coeurs généreux!

    • Edmée dit :

      C’est vrai… J’ai eu de la chance de rencontrer Cindy, et que nous sympathisions! (Je vais encore essayer d’aller sur ton blog – ce que je fais sans problème mais c’est mettre un commentaire qui m’est interdit par une instance suprême que je ne comprends pas!)

  14. fred dit :

    Les voix du Modérateur sont impénétrables!

  15. jeanne dit :

    j’ai vu des pox how il y a quelques années
    et j’ai encore parfois les tam tam dans la tête
    belle journée
    sans le mistral la journée serait parfaite !!!

  16. labrosse dit :

    Comme j’aime tes évocations des rencontres de ta vie. En feras-tu un jour un recueil ? (ça le mérite largement, à mon avis)

    • Edmée dit :

      C’est possible qu’un jour je les mette … en file indienne. Je ne sais pas mais comme tu le sais, parfois ce sont les sujets qui veulent que nous les écrivions et pas nous qui sommes inspirés par le sujet: nous sommes leur humble serviteur à la plume!

  17. fred dit :

    Merci de ton passage apprécié!

  18. Armelle B. dit :

    Une jolie histoire. Touchante. Oui, une princesse parée des grâces de l’imaginaire. Elle vivait une double vie : celle de ses rêves était la plus belle et la plus éloquente. Et vous avez su la décrypter.

    • Edmée dit :

      Elle avait une confiance dans la vie extraordinaire, et pourtant il était clair qu’elle n’en avait pas été trop gâtée.. Mais elle avait le don du bonheur…

  19. Merci Edmée de nous avoir fait prendre connaissance de Cindy. Les vies antérieures font partie intégrante de la spiritualité de beaucoup d’Amérindiens, et j’ajouterais pas que de la spiritualité, mais de la réalité… Même si le concept de « princesse » est certes discutable, il n’en est pas moins que certaines passions peuvent s’expliquer par nos balades d’âmes…

    • oops, fait « faire connaissance »

    • Edmée dit :

      Oh c’est qu’elles aiment aussi les titres de Princesses, j’ai connu la princesse Cherokee d’Ada, princesse éphémère puisque c’était une couronne gagnée par un concours de beauté 🙂 Cindy n’en aurait eu aucune pour sa beauté, mais elle méritait une couronne invisible, de foi et de ténacité…

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