Et je décrivais l’amouuuuur au lieu de suivre le cours…

J’avais 15 ans, ou presque 15 ans. Et ma meilleure amie Bernadette aussi. On n’avait pas encore de garçons dans nos vies mais des romances irréalisables plein la tête. On ne songeait d’ailleurs pas à les réaliser un jour, car leur beauté première était de ne pas tenir debout.

Et donc nous écrivions des romans même pas à l’eau de rose, mais carrément à la glycérine, écœurants de sucre et un tantinet explosifs parce que nous glissions un crime par ci, un héritage par là, et bien entendu le fringant détective ou frère cadet du méchant marquis s’éprenant d’une héroïne mi-bêlante (il fallait bien qu’on la sauve et la calme et la réconforte et la prenne dans des bras musclés) mi-amazone (quand aucun prétendant n’était dans les parages, l’héroïne était d’une témérité hallucinante, elle aurait affronté Terminator avec un canif ou gravi l’Anapurna en chaussures de tennis…).

Assises sur nos bancs d’école, en hideux tablier et petites chaussettes, nous profitions de la moindre inattention du prof pour lire nos œuvres mutuelles et nous en complimenter sans retenue. Nous étions des écrivaines, rien de moins !

Et quoi de mieux pour nous distraire des cours ennuyeux qui se succédaient ?

Les recettes de cuisine de Mademoiselle Sheffen (« du thym, du lauuuurier, de la marjolaiiiiine »), l’économie domestique et le calcul des calories ainsi que du budget de Mademoiselle Renard, les problèmes de trains et robinets de Monsieur Deschamps, le cours de je ne sais plus quoi de « Doudou » que nous trouvions moche… tout était bon pour une discrète évasion dans un monde plus merveilleux.

C’est ainsi que j’ai utilisé toutes les pages de gauche de mon cahier de brouillon pour une BD personnelle, dont je ne sais plus si elle avait un titre, mais Bernadette et moi en étions les femmes fatales. Les jeunes filles fatales, plus correctement. Partant quand même d’un élément légèrement véridique (la menace parentale de nous mettre en pension si nous ne réussissions pas cette année – et vous remarquerez qu’entre pension et prison il y a peu), l’aventure commençait alors que Bernadette et moi étions donc envoyées en pension.

Ça devait être prémonitoire car nous avons échoué toute les deux, et en tout cas moi, je suis allée en pension, je pense que Bernadette a bénéficié d’une remise de peine…

Dans mon roman illustré, nous nous retrouvions en pension dans un manoir sinistre, hérissé de tourelles étroites et de gargouilles, au sommet d’une falaise où il y avait de l’orage et de la tempête en permanence.

Un directrice au menton hérissé de poils durs nous y accueillait raidement, et nous envoyait enfiler nos uniformes. Ils étaient hideux, et les pauvres pensionnaires déjà présentes en étaient les porte-hardes. Mais je dois avouer que même en robe de Cendrillon au bal elles n’auraient eu aucune chance : il y avait les plates aux lunettes et boutons, les grosses aux moustaches et jambes velues, les « normales » si on excluait des dents d’âne et des oreilles décollées, et deux yeux de caméléon, un à gauche et l’autre droit devant. Le sein passé sous la ceinture évidemment. Alors avec leur uniforme en prime… c’était une triste vision.

Des haridelles porte-hardes.

Je voulais mettre toute les chances de notre côté, on me comprendra….

Et on ne s’étonnera donc pas qu’en revanche, Bernadette et moi, belles comme des stars, nous éblouissions tellement la galerie que la jalousie rendait le troupeau des moches mesquin et même sournois, en prime. Nous, notre uniforme avait dû être coupé par un grand couturier car il nous flattait, le boutonnage de devant nous offrait un petit décolleté en pointe assez chic et les pinces de poitrine nous transformaient en gracieuses proues de navire, tandis que la ceinture nouée flattait notre taille de guêpe sous laquelle ondulait une croupe que Gina Lollobrigida aurait admirée. Le gris du tissu seyait à notre teint ravissant. Nous étions toujours impeccablement coiffées et avions des bouches en cœur, le mollet pimpant.

On ne s’étonnera donc pas que ce qui devait arriver arriva.

Deux inspecteurs furent envoyés au pensionnat. Jeunes, ça va sans dire ! Un beau blond (Bernadette faisait une fixation sur un garçon blond qui habitait ma rue. J’ai eu l’heur de le revoir il y a 8 ans et elle l’a échappé belle… enfin passons !) et un beau brun (peut-être faisais-je une fixette sur Rock Hudson…). Et à peine nous voyaient-ils que l’amour les rendait fous – de nous. Tout le troupeau des moches rougissait et leur faisait des sourires avec des appareils dentaires et des lunettes à montures comme des étriers, la directrice tentait de leur présenter son meilleur espoir (oh ciel… je ne me souviens plus d’elle, l’espoir, mais j’imagine que j’ai dû y aller avec les mauvais coups du sort sur la pauvre créature…), mais rien à faire, ils ne voyaient que nous.

Ne veut pas s'évanouir ...

Ne veut pas s’évanouir …

Une scène particulièrement touchante nous montrait en train de nous embrasser comme à Hollywood, c à d qu’on ne voyait rien que deux corps féminins presque désarticulés en un renversé renversant, dans de puissants bras d’hommes en costume (oui, le jeans ne faisait pas adulte et je ne nous voyais pas embrassant des cow-boys quand même… ).

Il faut dire que nous n’avions aucune idée de ce qu’était un baiser (qui, en soi, ne nous attirait pas du tout !) et je me fiais à mon « expérience » de cinéphile : dans les films, le fameux baiser arrivait en fin d’histoire (après la demande en mariage), et il valait mieux puisque la victime féminine de ce rituel amoureux semblait alors s’affaler et perdre conscience.

La directrice, surprenant ce spectacle orgiaque dans ses murs, protestait au mieux de sa voix râpeuse mais ça lui coûtait cher : on l’accrochait par le col à une fenêtre ouverte sur la falaise et sous la pluie tombante, et l’y laissait toute la nuit, tandis que nous mangions et trinquions aux chandelles…

Mais je me souviens bien que ce que nous aimions le plus dans cette histoire, ce n’était pas les hommes, dont en fait nous ne savions trop que faire, mais la directrice suspendue au-dessus du vide.

Nous riions de toute notre jeunesse en la regardant…

J’ai bien moins ri quand Monsieur Deschamps m’a surprise mettant la touche finale sur un des dessins, m’a confisqué le cahier de brouillon pendant qu’il donnait un exercice rasoir à toute la classe, a tout lu à son bureau avec un sourire qui m’a fait bien mal, et m’a enfin rendu l’œuvre en concluant froidement « Je crois que vous vous faites des illusions sur les inspecteurs scolaires ».

Bernadette et moi avons littéralement vécu une journée de deuil car nous étions, de concert, aussi amoureuses de Monsieur Deschamps qu’on pouvait l’être à cet âge. Qu’il soit fiancé avec la grande sœur de notre amie Nicole n’avait aucune importance…

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Snapshots, racontez-nous la vérité

Quelle chance nous avons d’avoir, au moins, des photos, pour deviner quelque peu l’essence de notre arbre généalogique. Bien entendu, la plupart des portraits officiels ne disent pas grand-chose de personnel : on sait qu’on a mis « ses beaux atours », qu’on est soigneusement coiffés et positionnés pour donner l’idée qu’on veut donner, justement :

Jeune fille bien mise et à marier, qu’en pensez-vous jeune homme ?

Famille déjà bien bénie par de nombreux enfants (sages, ça va sans dire), à l’intention d’un grand-père qui vit au loin ;

L’épouse, corsetée, coiffée en bandeaux, la jupe à cerceaux d’un tissu que l’on sait précieux et confié à une couturière irréprochable ;

Le couple cinquantenaire, encore beau ma foi, n’ayant pas de raison pour sourire bêtement sur un portrait destiné à toute la descendance et la parenté en général ;

Vieux monsieur ayant réussi comme nous en assure le monocle, la fière moustache, le port de tête distingué…

Mais il y a parfois ces trésors un peu plus sur le vif, exploits des premiers photographes amateurs qui mitraillaient la famille pour en montrer la vie. Sous les portraits officiels, bien dissimulés, les regards et les rires.

Je proviens d’une famille dont les membres étaient très souvent « au loin » et qui donc avaient le devoir de documenter leur existence pour les autres, ceux à qui ils manquaient – et qui leur manquaient. Et d’une famille qui, finalement, aimait la photo. Edmée, la terrible Edmée, avait toujours deux appareils en bandoulière, ce que Lovely et moi appelions « son cœur croisé » car elle en avait un de chaque côté. Elle avait toujours aimé la photo ainsi que de petits films impromptus. Mon autre grand-mère Suzanne a reçu un bel appareil pour ses 15 ans et a pris des « leçons » de développement avec une de ses tantes… Mon Papounet a eu son premier appareil à 13 ans et clic cliquait sur tout ce qui bougeait. Lovely Brunette ne partait nulle part sans « son troisième œil » comme on le qualifiait – on avait le goût des surnoms, je pense que tout le monde l’a désormais remarqué…

Mais grâce à ce hobby de toute ma famille, j’ai de petits trésors :

La grotte de Thiervaux

La grotte de Thiervaux

Ma mère (la petite à l’avant-plan) et ses deux frères devant « la grotte » à Thiervaux, grotte qui était au bord de l’étang. On y voit les deux petites bonnes, bien jeunes, qui venaient de la partie germanophone du pays. Plus rien de tout ça n’existe, ni gens ni grotte ni étang… juste cette photo. Ils existaient bel et bien, j’imagine qu’un jour les petites bonnes se sont mariées et ont eu une famille, ma mère et un de ses frères ont eu des enfants. L’étang a été asséché, la grotte artificielle démontée. Or, sur la photo… tous ont un avenir.

 

Ici, la cabine de bain le long de l’eau blanche à Nismes, Viroinval aujourd’hui. Mon arrière-grand-père Henri – quel bel homme il était ! – avec ses deux filles Yvonne et Suzanne, et tous ses petits-enfants, dont Papounet est à l’avant-plan, et mon futur parrain un peu derrière, devant sa petite soeur Françoise que, à cause de son goût pour l’économie, nous avions surnommée Franc Suisse. J’ai encore connu cette cabine de bain, ses odeurs, l’emplacement pour la barque, les nénuphars qui abondaient à cet endroit tout comme l’odeur de la menthe quand on courait dans l’herbe, et les sauterelles vertes que j’attrapais – pour les relâcher.

 

Lovely Brunette à 21 ans, à Spa (Creppe), avec son chien Yanni. Cette photo est dédicacée en anglais par elle à un soldat américain dont je ne sais rien, pas plus que je ne sais pourquoi… elle lui est revenue ! Une épouse acariâtre peut-être ? Laissez mon mari tranquille, frenchie, il est à moi et les fers sont solides… C’est l’époque où elle échangeait de courtes lettres avec Jean Marais, au sujet de leurs chiens, Moulouk et Yanni. Ce qui était bien est que Jean Marais, bien entendu, joignait des photos.

 

Edmée-la-terrible, toujours elle, encore ravie de faire quelque chose qu’il ne faut surtout pas faire. Elle semble sortir d’un puits, les mains répugnantes de je ne sais quoi, mais que diable, on ne fait pas la souillon tous les jours alors en avant Jules (sans doute lui, mon grand-père), c’est un instant Kodak, prends la photo qu’on en rie encore dans 100 ans. En tout cas, elle, elle ne cache pas son bonheur !

 

Et Suzanne – Zanne – en pension à Bonn, sur les toits ou presque. Photo d’amateuresse sans doute, une de ses compagnes de pension, elle a 16 ou 17 ans et un air mutin vraiment charmant (j’aime aussi son chemisier brodé…), tandis qu’une autre mime, dirait-on, un homme – ou une tyrannique gouvernante assez virile.

 

Quant à ces deux joyeux drilles qui galopent comme des mustangs sur des marches parées pour un mariage, je ne sais rien d’eux, j’ai leur photo je ne sais par quel mystère, mais le chapeau et leurs mines ravies vaut certainement le snapshot, et prouve que oui, derrière les portraits posés se trouvaient de gais lurons même en ce temps-là ! Peut-être les ai-je connus dans leur vieil âge, sous le nom d’oncle Machin et tante Chose, ou plutôt Cho-chose car je le rappelle… nous aimions les surnoms!

Une chanson si gaie pourtant… Indépendance chacha

J’avais alors 12 ans, et ce que j’entendais était au-delà de mon imagination. Papounet s’était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa (« Kin ») et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois Lovely Brunette évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel « Ne pas y penser » était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E’ville pour y passer l’été avec papounet et sa seconde épouse, Zaza, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Lovely Brunette n’aimait pas du tout l’idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l’inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles…) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendaient déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L’impatience se sentait, l’exaspération – et la transpiration! – aussi. Une dame excédée annonçait d’un ton hautain: « Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et dites-lui que je suis ici ! ». Des murmures évoquaient l’idée qu’on nous faisait attendre pour le plaisir… Soudain, une porte s’est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché… Il s’avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui le brûlait, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: « Et ça! Vous voulez qu’on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça? » Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice.

Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, Lovely Brunette et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s’est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Lovely Brunette, bien ébranlée, m’a alors dit « on s’en va! » et malgré l’absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m’a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu’on venait de nous appeler. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film : le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant « Princesse ». Des oeillades perplexes s’échangeaient entre Lovely Brunette et moi. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s’est excusé de la chaleur, de l’attente etc… tandis que le premier tirait ma chaise pour m’y installer en sussurant « et voilà, Princesse! ». Lovely Brunette a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu’il avait été payé! Nous n’avons jamais su par qui, car ni Papounet ni Lovely Brunette n’ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu’il en soit, nous avions été un peu secouées par toute l’affaire!

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l’indépendance, et que la souffrance n’avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l’avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j’ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de « Salut les copains », le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d’effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n’avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Et, disons-le, Dick Rivers avait une tête de tueur à gages. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l’avion dans la nuit noire et pendant qu’on marchait sur le tarmac pour arriver à l’aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s’est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j’ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s’appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec sa cour. Aussi, à l’arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu’à ce qu’il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu’il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d’attente où une fois de plus les sièges n’étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu’ils le pouvaient. Et c’est au bout de ces multiples émotions que j’ai constaté… que personne ne m’attendait à l’aéroport! J’ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus…) chaussures Bata cuir et toile qui s’étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s’est inquiétée et m’a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l’aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car… je n’avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n’étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Le règlement c’est le règlement et on n’avait pas le droit de divulguer ce genre d’information. Assise à l’arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, et les magasins vides.

M’inquiétais-je? Non! Pas du tout! J’adorais la vespa, et les Fucciarelli. J’étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d’attente ici et là, et j’avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon papounet est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s’il était bien à l’aéroport au moment où j’avais atterri (avec Mobutu…) on lui avait alors dit que j’étais arrivée la veille! Comme on le voit, l’organisation avait des lacunes…

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place : Papounet avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d’une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu’on m’avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j’ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l’arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou la même robe en bleu. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient « les onusiens ». Du pain qu’on ne trouvait pas tous les jours et qu’on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été ravie, par du cramique.

Nous sommes restés près d’un mois en Rhodésie. J’y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d’images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s’abreuvant à un point d’eau, dans le silence d’un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l’éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l’éolienne qui s’endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l’un ou l’autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu’on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L’hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j’ai mangé sous une paillotte. L’hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres, et où j’ai eu la surprise de manger des bananes chaudes avec du poulet. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs…

A notre retour, nous avons repris la route avec le convoi militaire. (La première photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. Notre voiture est la peugeot super chargée. La seconde photo me montre chargeant. La chaise percée de ma soeur est déjà bien arrimée. On me voit avec Zaza et Corinne, Thierry un peu à l’écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J’ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! ) Et là aussi, j’ai mis dans le rayon « ne pas y penser » le fait que 3 camions de militaires armés jusqu’aux dents nous protégeaient d’un danger bien réel.

Indépendance cha cha 1

 

Indépendance cha cha 2

Et peu après, c’était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j’ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l’histoire prenait un de ses fameux « tournants »…

Dans l’avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper « mon boubou ») et nouvelles chaussures, je feignais l’habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J’acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière -car oui, j’avais risqué gros en passant la frontière vers la Rhodésie à cause d’un douanier qui n’avait pas de bonnes intentions. Mais tout ce que je cherchais, c’était à paraître grande et émancipée tout comme elle l’était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!

 

“Indépendance cha-cha tozuwi ye ! / Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi / Oh Table Ronde cha-cha ba gagner o ! / Oh Lipanda cha-cha tozuwi ye !”

 

“Nous avons obtenu l’indépendance / Nous voici enfin libres / À la Table Ronde nous avons gagné / Vive l’indépendance que nous avons gagnée”

Saveurs perdues

Des USA me remontent enfin des nostalgies, après une sorte d’irritation tenace anti Trump-Bush-Puritanisme etc…

Les bonnes choses secouent gentiment ma mémoire, me disent « souviens-toi » … Les plants de navets que j’achètais presque chaque semaine pour faire ma pasta alle cime di rape e tonno rosso. J’en adorais la saveur un peu amère et sauvage. Ça goûtait l’Italie, et me rappellait le marché de la via Cernaia à Turin, dont je revenais avec une provende des parfums de la terre…

Fiddleheads

Fiddleheads

Et les fiddleheads  que l’on n’avait que pendant quelques semaines, mets exquis et éphémère et donc d’autant plus apprécié, un peu comme notre ail des ours, et encore fallait-il être attentive et prête à un rude combat avec une autre cliente plus matinale. Ce sont de jeunes pousses de fougères. Et encore une fois, un goût de forêt, d’une renaissance après l’hiver, renaissance qui multiplie les arômes par son explosion de vie.

Les goyaves, les papayes, les bananes plantain bien mûres que je cuisais lentement dans l’huile avec sel, poivre et piments d’oiseaux, jusqu’à obtenir ces morceaux qui fondaient en bouche, la tapissant de l’étrange mariage des épices caramba avec le caramel apaisant. On en vend ici, mais elles sont fades et loin de procurer ce délire des papilles gustatives…

Les cubes de bouillon pour la clientèle hispanique, avec du coriandre ou du chipotle, qui ajoutaient aussi un peu de caramba dans le quotidien.

Hominy

Hominy

Le hominy, une préparation de maïs que j’ai découverte lors d’un repas cherokee, et qui était la seule chose en boite que j’achètais là. De nouveau ce goût amer que j’aime, un goût venu de la cuisine authentique de ce continent, et qui me ramenait en Oklahoma avec tous ces indiens tranquilles et sages qui me laissaient entrevoir un peu de leur vie.

Et les burritos, le chicken quesadilla, les tamales, le homard de Mystic – dégusté il y a … 20 ans et puis voilà, seule ma mémoire tenace me permet d’en retrouver le parfum et la texture de la chair dans mon souvenir. Et les airelles sèches, j’avais peur de ne pas en trouver ici, mais si, je suis sauvée, car ciel… si je dois faire mon dessert qui laisse le monde pantois et comblé sans mes airelles, j’en suis quitte pour doubler la dose de bourbon … !

Et … qui n’a pas eu l’expérience sensuelle d’une purée de pommes de terres du Yukon ne connaît pas le somptueux secret de ce ce continent …

Et puis… mon voisin Ed ne coupe plus solenellement la dinde de Thanksgiving pour le repas où j’étais conviée, cette dinde juteuse et rondelette que préparait son épouse Kay, avec tous ses plats d’accompagnement écossais-italiens, parce que que Kay avait grandi dans Little Italy avec des incursions dans les souvenirs d’une mère-grand écossaise… Kay n’est plus, elle si gaie, emportée très rapidement par le crabe qu’elle était pourtant certaine de plier à sa volonté en deux coups de poing – on ne grandit pas à Little Italy sans savoir cogner. Elle n’a pas suffit, sa volonté.

Mais j’ai encore la nappe qu’elle a brodée pour moi, au point de croix, et le souvenir de sa purée écossaise et de ses grandes dents faites pour le sourire…

 

La richesse des vieux

Mon papounet, à 91 ans, avait 91 ans ou presque de souvenirs. Lui seul pouvait me donner un timide écho de qui fut son grand-père maternel, Henri, qui adorait écouter Les pêcheurs de perles, achetait des tableaux et sculptures des grands artistes de son temps, fit enseigner le piano à sa fille. Lui seul connassait encore les mauvais tours joués par mon arrière-grand-oncle Charles, cet élégant peintre-dandy aux cheveux roux qui avait épousé une jolie et célèbre violoniste. Mon père était le lien vivant entre ces gens – qu’il avait connus – et moi. Il avait entendu leurs voix, mangé avec eux, connu les dernières danses de charleston et les traversées de l’océan où on emportait du bétail à bord.

Ma mère, elle, elle se souvenait que jeune fille elle n’avait jamais osé dire à sa mère qu’elle avait – enfin ! – besoin d’un soutien-gorge car… on ne parlait pas de ces choses-là ! Elle en avait donc cousu un dans le secret de sa chambre. Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait, quoique ce serait comique malgré tout. Elle était dans un pensionnat où elle devait prendre son bain revêtue d’une longue tunique… elle ne pouvait pas découvrir à quoi elle ressemblait car Dieu qui pourtant nous a créés à Son image et ressemblance devait trouver que c’était trop choquant à voir. Elle avait rencontré Maurice Chevalier qu’elle avait conduit quelque part dans sa petite calèche, un jour qu’il était de passage à Verviers. Elle avait des lettres de Jean Marais… elle savait que sa grand-mère Justine adorait chanter des cramignons liégeois en wallon avec ses soeurs, et qu’elles se déchainaient toutes au piano en roucoulant « les mains des femmes sont des bijoux » quand les maris n’étaient pas là.

Ma vieille tante Louise est morte à 104 ans, et j’ai encore ses vœux de Noël écrits à 101 ans où elle s’excuse de ne plus écrire droit mais m’explique que le Bon Dieu ne veut pas encore la reprendre…

Sans ces joyeux témoignages, nous ne verrions dans nos photos d’ancêtres que de vieilles dames peu souriantes et de vieux messieurs austères aussi peu souriants, parce que les dents d’alors et les dents d’aujourd’hui, ce n’est pas pareil, et on n’allait pas trop jouer sur le réalisme. Du sérieux, de beaux habits, un air paisible, c’était ce qu’on voulait offrir comme image. Que l’on ait aimé les femmes ou les hommes à la folie, raconté des blagues inoubliables, fait des chutes dans l’escalier chez les machin-chose… sans les souvenirs coquins de nos vieux parents et grands-parents… ça aurait disparu.

Comment pouvons-nous nous passer des vieux, de leurs mémoires lointaines qui sont le pont entre nous et un passé que nous ne concevons pas s’ils ne nous le font pas toucher du doigt ? Comment notre société se retrouve-t-elle à les parquer tous ensemble, entre vieux, dans un environnement où leur statut est… vieux. Pas monsieur untel ou madame untel, pas cette ancienne ravissante modèle d’un peintre ou ce talentueux mime, cet ouvrier si consciencieux, cette enseignante à la pétulance inoubliable, cet ancien flirteur invétéré… non : vieux.

J’ai lu avec délectation dans ma jeunesse la série des Jalna de Mazo de la Roche. Si je me souviens bien l’héroïne de départ était une certaine Adeline, personnage un peu semblable à l’insupportable Scarlett O’Hara, à laquelle on s’attachait tant que j’étais ravie qu’on la garde dans le manoir toute sa vie, même quand elle devient vieille et puis très vieille. On en profite encore. On la garde. Elle continue d’exister, de faire partie du monde et de sa famille. Elle a encore son mot à dire. Et le dit, si mes souvenirs sont bons. Elle vieillit sous le regard quotidien de sa descendance. Si elle tremble un peu en mangeant et radote, c’est sans y prendre garde qu’on s’y est habitués, et les petits-enfants et arrière-petits-enfants n’y trouvent rien de bien étrange. Bonne maman tremble. Bon papa ne se souvient pas de ce qu’on lui dit et s’endort après son verre de vin.

Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas de manoirs, et rarement des maisons assez grandes pour toujours avoir la place pour ce vieux ou vieille que nous aimons encore. Et parfois cet être aimé n’est plus vraiment lui-même, ou a besoin de beaucoup de soins. Mais … où sont passés les vieux d’antan et leurs contes aux enfants, leur amour patient et réconfortant, leur sentiment de préparer la jeune génération et de lui donner leur passé ? Et la patience et l’amour qu’on avait à les voir se diluer, moins voir, moins entendre, moins marcher, et perdre de la précision, sans en être effrayés au point de les fuir comme s’ils étaient malades, comme si l’âge était une maladie et en aucune façon… une richesse incroyable à partager pour pas mal d’entre eux encore…

On nous vole nos vieux et nos racines….

Et ce n’est pas seulement pour le passage de mémoires, oh non ! Mon père ce frêle vieillard, je me souviens encore de quand il me prenait dans ses bras pour danser le tango. J’avais trois ans et il me soulevait comme si j’étais un chaton. Assise sur son avant-bras, tendrement cheek-to-cheek, je vivais mon premier amour avec un homme. Comment aurais-je pu, alors qu’il s’appuyait bien plus tard sur mon bras lorsque nous sortions, ne plus le voir que comme… un vieux ? Sans lui et ses lectures destinées à m’endormir, je ne saurais sans doute rien du « Vagabond des étoiles » de Jack London ou de l’Iliade et l’Odyssée. Or… il s’agit sans doute des deux écrits qui m’ont le plus influencée.

Sans lui, qui passait de plus en plus de temps dans une grande salle de cinéma privée où il se projetait le film de sa jeunesse et m’en faisait voir des extraits, je ne pourrais rien savoir de la personnalité quotidienne de ses parents à lui, et ce sapin dans lequel il grimpait jusqu’en haut ne serait qu’un vieux sapin comme un autre. Et je serais un maillon isolé, perdu, sans passé ni avenir.

Ces très vieux d’aujourd’hui sont aussi ces jeunes d’hier. Eux seuls peuvent nous expliquer ce qu’étaient ces randonnées en temps de guerre, où on emportait ses tartines et sa bonne humeur pour … être heureux, en dépit de tout!

Que sont ces amis devenus?

Petits trésors d’une ère extraordinaire pour ceux qui l’ont connue (et ce, pour des raisons variées), la guerre. Celle de ma Lovely Brunette, ou tout au moins un aspect de la guerre qu’elle a traversée.

Septembre 1944, les Américains sont là ! Ils se sont installés, entre autre, chez ses parents avec toute la bonhommie de ces jeunes gens nés dans le nouveau monde – un monde soi-disant libéré de la plaie des castes et classes -, avec des manières gentilles et étonnées devant ces habitudes européennes dont certains avaient entendu parler en les croyant excentriques et impossibles à croire.

Et ma grand-mère, l’autre Edmée, la première, adorait faire des photos.

Et clic ! Le lieutenant Kaminsky assis devant l’étang, un foulard à la Humphrey Bogart au cou et la cigarette au bec. Et clic ! Le colonel et le major Grey. Clic ! Ce bon Kaminsky près de ma mère, jeune fille de 21 ans – such a lovely brunette – qui a l’air d’envoyer un sms mais comme ce n’est pas possible, on peut assumer qu’elle a reçu un miroir de sac ou un poudrier, ou encore regarde une icône qu’il transporte pieusement et qui lui vient de sa grand-mère…

Et clic ! Earl, un beau beau beau garçon aux yeux ourlés qui ressemble à Gary Sinise. Le lieutenant Vestal (qu’elle reverra bien des années plus tard) et « mister Law ». Angie, au sourire et teint italiens. Le lieutenant Bill Stravarsky, le lieutenant Lye Leeson, Peter, Timmy.

Et des photos charmantes et insouciantes, où ma grand-mère et ma mère regardent coquettement ces beaux soldats bruyants qui devaient les appeler Deneeeeeeeese et Edmaye. Earl qui embrasse Bonne en mai 1945 (l’autrefois la jolie Justine à l’hermine qui n’avait pas sa langue en poche), Jo qui caresse le chien Yanny. On fait des photos, on est heureux, on s’échange des adresses, on promet de ne pas oublier, on pleure certainement au départ. De joie de s’être connus, de joie de retrouver sa vie, de peine que ce chapitre soit fini et s’appelle  à présent « souvenirs de guerre ».

On reste en contact, comme le témoigne cette photo du Lieutenant Kaminsky redevenu, dans le civil, Milt Kaminsky en 1947, bien anodin dans son costume de ville et d’homme libre. Il s’est marié, Milt, et la photo de son mariage trône dans l’album à la maison, ainsi que le gâteau ployant sous les anges de sucre et surmonté de mariés de … peut-être déjà du plastique !

Suivent des photos d’enfants dans les années ’50… et puis Bill Vestal et son épouse Marybeth sont non seulement revenus sur les lieux de ce bref bonheur de soldat, notre bonne ville de Verviers et… ont rencontré Edmée par hasard dans la rue, et puis sonné à la porte de Lovely Brunette, mais ont aussi invité the lovely brunette chez eux, au Texas.

Que sont ces amis devenus ?

 

 

 

Les petites souris

La souris verte - Benjamin Rabier

La souris verte – Benjamin Rabier

J’ai toujours aimé les souris. Je les trouve belles, douces, amusantes. Je n’en ai pas peur et n’en suis pas dégoûtée. Et je porte en moi un crime, que j’ai commis, contre une souris, et pour lequel je ne trouve pas d’expiation possible. J’ai tué une souris, sans raison, mais malgré tout… sans le comprendre.

Et vraiment, je n’arrive pas à me le pardonner, encore aujourd’hui, j’ai mal et honte chaque fois que j’y pense, mais je considère que c’est mon « châtiment » car… j’y pense souvent, puisque j’aime les souris.

J’avais dix ou onze ans, et dans le mur de notre garage côté jardin, il y avait une fissure, par laquelle je voyais monter et descendre les souris, heureuses locataires de ces lieux labyrinthiques. Parfois un souriceau en sortait et se promenait, la queue dressée et tremblant d’excitation, le long du jardin de rocailles, sous les rhododendrons et fougères. Je les adorais, et veillais à ce que le chat ne soit pas dans les parages. Le chien non plus d’ailleurs, c’était un amuse-gueule de choix pour lui… et un divin jouet pour le chat.

Un jour, je me suis amusée à passer une baguette dans la fissure, l’agitant de haut en bas et de bas en haut et ce faisant j’ai coincé une souris, qui n’a pu se dégager d’entre deux pierres trop rapprochées. Elle a agonisé là. J’étais désespérée, les autres s’agitaient autour d’elle, j’ai appelé ma mère, en larmes, épouvantée, mais que faire ? On n’allait pas démonter le mur du garage pour la souris, et heureusement elle est morte assez vite, et je l’espère dans un état second qui l’aura rendue inconsciente. Mais je ne peux oublier cette horrible histoire.

Une de ces souris s’aventurait dans la cuisine, c’était « la » souris. Peut-être – certainement! – étaient-elles plusieurs, mais comment les différencier ? Elles crottaient dans le pain, aussi on a laissé le chat dormir dans la cuisine, il s’était mérité le rôle de monstre puant pour dissuader les souris de grignoter et y laisser leur ADN.

Elles vivaient dans les murs de la maison, et je les entendais courir quand j’étais dans mon lit, c’est-à-dire que j’entendais la chute de petits morceaux de ciment ou de brique qui dévalaient sur leur passage. Ca me rassurait, de les savoir là.

Il y avait aussi les musaraignes, qui entraient dans le garage pour se goinfrer du son et avoine pour le cheval. Mais alors qu’elles entraient facilement dans la cuve métallique, pour en ressortir… c’était une épreuve olympique. Souvent quand on ouvrait le couvercle le matin pour remplir la huche destinée au cheval, une souris téméraire remontait le long de notre bras avec la détermination d’un éclair, et bien entendu je hurlais, plus de surprise que de peur réelle. Le cheval lui aussi se payait une belle frousse quand parfois une folle musaraigne avait été prise dans la huche qu’on lui déversait dans la mangeoire. Moment d’effroi, indignation chevaline, quelques coups de pieds nerveux et puis scrunch scrunch, au fond la souris s’en était bien sortie !

Et il est arrivé qu’une souris un peu idiote donne naissance à sa progéniture dans la cuve de son ou de sucre à paille, et Lovely Brunette m’avait expliqué qu’une fois le nid découvert, la mère n’y venait plus. Me voici donc avec une série de six ou huit souriceaux aveugles, pas plus gros que des haricots de Soissons, que j’avais décidé de sauver. Le biberon de ma poupée et… du lait de vache, les pauvres sont morts à mon grand désespoir, mais Lovely Brunette n’était pas du genre à dire « ça ne sert à rien, ils vont mourir », on allait bien le comprendre nous-mêmes.

Nous avions aussi notre souris blanche, Gros Pète (bon… c’était un mâle, et on ne comprenait pas trop l’origine de ce vilain machin rose à l’arrière, donc il est devenu Gros Pète). Il vivait dans un aquarium (sans eau, je vous rassure…), je lui changeais la litière, très maternelle, tous les jours, le caressais et l’embrassais abondamment, et lui avais fabriqué une petite échelle qui lui permettait de monter hors de son aquarium où j’avais attaché une petite boite de carton bleue qui avait contenu des dragées. Il s’installait dedans à l’heure des repas en humant les arômes, et on disait qu’il prêchait dans sa chaire de vérité car il appuyait ses petites pattes sur le bord, remuant ses moustaches et se délectant d’odeurs suaves. Parfois il recevait une petite chose qui lui convenait. J’ai beaucoup pleuré quand il est mort, après l’avoir soigné moi-même d’une inflammation aux yeux.

La tradition d’aimer les souris remontait la généalogie de la famille car ma grand-mère, la première Edmée, m’avait dit de lui adresser ma carte de vacances à l’attention de Madame la souris verte, avenue de Thiervaux à Heusy, et c’était arrivé. Les facteurs, en ces temps-là, savaient identifier leurs clients primesautiers capables d’une telle sottise…

Un souriceau, alors que j’habitais dans le New Jersey, m’a séduite aussi. Parti à l’aventure sur quatre pattes incertaines, notre Zouzou-n’a-qu’un-œil lui a foncé dessus. Mais pour Zouzou, ce machin ridicule n’était qu’un jouet à casser en le faisant durer. Et hop que je t’attrape, et hop que je te relâche pour ricaner quand tu crois t’enfuir, et zou ! un coup de patte… Quand j’ai vu ça, et hop j’ai attrapé Zouzou et l’ai mis à l’intérieur, récupérant la pauvre chose bien salivée par mon chasseur borgne, petite chose qui une fois « debout » s’est avancée vers moi et s’est mise à escalader la jambe de mon jeans, puis mon pull, puis hop dans mes cheveux, où elle est restée accrochée, refusant de redescendre sur le sol peuplé de monstres. J’ai fini par l’y reprendre, et elle est restée, tremblante, sur mon bras, reprenant lentement ses esprits en déroute. J’ai pu la relâcher et, ne la reconnaissant pas, je ne sais pas si elle a retenu la leçon ou a fini ses jours en jouet sous les pattes de Zouzou un peu plus tard, mais le fait est que j’ai eu à cœur de planter pas mal de fleurs le long de la maison pour offrir un refuge aux souris.

Et bien entendu, comment ne pas mentionner la clé que Lovely Brunette me donnait quand je revenais la voir, mais surtout… le porte-clés ? Un affreux porte-clés que nous avons eu en collectionnant je ne sais plus quels bons, de plastique, représentant Hans le joueur de flûte, sortant de la légende de la tour aux souris… Il était hideux et ne faisait pas très glamour dans mon sac, mais que je l’aimais, ce vieux Hans !