Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!

Le coeur à la maison

J’ai publié cet article sur mon premier blog, le 11 septembre 2009…

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J’ai la nostalgie de ces chansons – souvent très belles – qui mettaient la vadrouille de l’époux en mots et musique.

Il était parti. Il allait revenir, mais quand ? L’épouse continuait sa vie, gardait la maison et son cœur au chaud. Parfois elle se languissait tant que sa plainte faisait peine : Dis, reviens-moi avant que l’hiver ne ressemble à d’autres hivers où j’ai froid (Marie Laforêt, Lettre de France). Ou elle laissait entrevoir l’ombre d’une menace : elle aussi avait envie des merveilles du monde et n’avait pas l’âme d’une femme de marin. Mais bien vite elle adoucissait le ton et reprenait un lancinant Dis quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? avec ce frôlement d’ailes qu’était la voix de la divine Barbara. L’homme aussi, ce vagabond aimé, commençait à se lasser de cette liberté et à entrevoir dans son futur proche la tiédeur de son logis dont la femme gardait l’âme éveillée pour son retour. Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. S’il fait du soleil à Paris il en fait partout. (Jean Pierre Ferland).

On s’attendait, « dans ce temps-là ». L’absence était une autre présence. On avait de la patience, on freinait le temps, on le passait dans la confiance et la loyauté.

Il semble qu’alors l’attente n’était pas comme aujourd’hui une perte de temps, l’anéantissement des meilleures années de la vie d’une femme, années dont il faut absolument profiter sans retenue. Attendre un homme est devenu un risque qu’on ne peut prendre. La pendule biologique, le droit à ci et ça. Comme si la vie était à la carte, qu’on pouvait forcer le destin, que le bonheur n’était pas concevable sans une longue liste de choses. Je ne me marierai qu’avec un grand brun aux yeux verts, et j’aurai cinq enfants, ai-je entendu dire – par une  femme pas aussi intelligente qu’elle ne le croit, c’est vrai. Ou Je ne saurai me marier qu’avec un homme qui a un beau torse. (C’est une Américaine, celle-là ! Elle avait d’ailleurs sa boîte à outils… rose, du tournevis au marteau)

Tiens, pourquoi ne pas choisir son mari en ligne ? 1,85 mètre clic, nez droit clic, très bon amant clic, mais très fidèle clic, ne verra que moi clic, aime les enfants clic, s’en occupera quand je serai à la gym clic… Il doit même y avoir des occasions, ayant déjà servi mais en parfait état.

Le désir est devenu le baromètre, et il bascule vite sur « pluie » pour y rester. En bons élèves d’un cours qui ne sert à rien, on s’épuise à savoir comment rester sexy et désirable, et sauvegarder le mystère dans la vie conjugale. On devient le couple dans la vitrine, qui a le contrôle de ses rides, ses biceps, le rebondi des lèvres. Qui ne fait que des vacances étonnantes. Et dont on suppose que les nuits sont remplies d’étincelles.

Vieillir est vu comme un honteux abandon de l’amour-propre et du sex-appeal.

C’est un jogging vers la solitude, cette idée-là du mariage !

L’amour conjugal vrai pourtant, c’est le visage triste de mon grand-père penché sur le chemin du jardin, là où son épouse chérie avait laissé l’empreinte de son talon dans le ciment frais jointoyant les dalles d’ardoise, un peu avant sa mort ; c’est mon vieil oncle Roland, tout chiffonné par les ans mais ayant encore cette gaillarde allure de dandy, dont les yeux et la voix se brouillaient à chaque fois qu’il parlait de sa défunte Ninette ; ce sont ces vieilles dames, coquettes avec le respect pour leur âge argenté et la classe qu’elles savent s’y trouver et qui disent J’ai été heureuse avec mon mari ; cette douce octogénaire chère à mon cœur qui m’écrit qu’il est bien vrai qu’un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parce que son mari lui manque tant.

Vieillir est une procession de souvenirs merveilleux, une explosion de ce qu’on a de plus vrai en soi. Et si les corps se fanent, ralentissent, s’effacent un peu, les cœurs se sont déployés autour de l’amour, l’amour quotidien qui s’est écoulé lentement dans le sablier de la vie. Et dans ces cœurs-là, les grosses, les chauves, les fripées et les de-plus-en-plus-distraits ont leur place, parce que même en vadrouille, ils ne l’ont jamais quitté.

Ces petits riens qui parlent fort

J’avais écris ceci sur mon premier blog à Thanksgiving 2008. Le jour où on remercie. Lovely Brunette était partie depuis plus de deux ans, Papounet était encore là pour 5 ans.

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Mon papounet a fait faire ces timbres il y a quelques années pour ceux de ses enfants et petits-enfants qui vivaient loin de lui et à qui il écrivait. C’est anodin et pourtant… que de mots affectueux s’y trouvent ! Il a choisi les photos qui lui plaisaient et qui, pensait-il, seraient un jour un heureux souvenir. Et puis il s’est réjoui de l’élément de surprise. Car ils nous sont arrivés, ces timbres, sur des lettres ou des colis (ah les tablettes de chocolat Côte d’Or que nous aimons tous, les blagues du Chat ou de Kroll, les Soir-Illustré…), comptant sur un peu d’attention de notre part, tiens quel drôle de timbre, mais… c’est moi ? C’est nous ? Ça alors !

Lors du coup de fil hebdomadaire on lui a dit un joyeux merci et le fait de nous avoir ainsi réjouis a mis du soleil dans sa voix et dans sa journée, heureux d’avoir eu une bonne idée. A l’âge de la pension, celui où on « met de l’ordre dans ses affaires », classe les souvenirs, assiste à tous les cours et conférences imaginables pour continuer de découvrir l’immensité du savoir humain, va à la gymnastique, aux expositions, s’occupe des comptes bancaires des « enfants » qui vivent à l’étranger etc…, il a trouvé le temps de nous faire un gentil clin d’œil. Et non, ça ne va pas de soi. Ce n’est pas bien normal. C’est de l’amour, et l’amour est un bonus aux attentions normales que les parents doivent avoir pour leurs enfants.

Je t’aime, Papounet joli, merci !

Lorsque petite fille je me suis cassé le poignet, ma mère a réagi en femme angoissée qu’elle était. Elle s’est fâchée parce que j’avais été imprudente, a crié, s’est plainte de ce que ma sottise allait lui coûter de l’argent qu’elle n’avait pas. Pas un mot pour mon poignet déjà bleu et gonflé, m’abrutissant de mal. Il faut dire qu’il y avait un os cassé et trois pliés… J’avais d’ailleurs traîné et continué à jouer aussi longtemps que je le pouvais avant de rentrer, sachant ce qui m’attendait. Elle, elle avait mal à sa vie en permanence et s’abandonnait à son émotion majeure : la panique. Une fois épuisée par sa litanie et sa colère, elle a appelé mon oncle Jean, chirurgien, qui lui a promis de rendre sa forme à mon bras sans aucun frais, ce qui a eu le mérite de la calmer. Il ne restait alors que son souci pour moi, qu’elle n’exprima pas.

A mon réveil à l’hôpital elle était au chevet du lit, tendue et sans doute pleine de remords pour son incapacité à agir comme elle l’aurait dû. Et encore aujourd’hui je me souviens du soulagement que j’ai éprouvé à la voir quand j’ai émergé du sommeil ouateux où on m’avait plongée, inhabituellement patiente et empressée. Car je m’étais endormie encore agitée d’une hostile confusion après notre dispute. Jamais elle ne s’est excusée ou expliquée, et sans doute n’aurais-je pas compris. Que savent les enfants de la douloureuse difficulté d’être adultes ? Cependant, le jour où on m’a enlevé le plâtre elle m’a apporté, avec une joie timide qui voulait dire pardon ma petite Puce, un bracelet d’argent décoré d’un bas-relief égyptien, et l’a mis à mon poignet blafard mais remis à neuf. C’était un mot d’amour, un baiser qu’elle n’osait donner.

Je t’aime, Mammy chérie, merci !

Thanksgiving se fête le dernier jeudi du mois, et est l’occasion de « compter nos bienfaits » : Count your blessings, Name them one by one, See what God hath done dit un chant composé par un pasteur du New Jersey en 1856, le révérend Johnson Oatman Junior. Alors … un, deux, trois !

Mes parents n’ont pas tourné le dos à leurs responsabilités et m’ont, chacun à sa façon, montré comment sourire aux beautés du monde ;

mes amis et amies  ont pris la route avec moi les bons et mauvais jours, et sont toujours intéressé(e)s au voyage ;

j’ai, depuis toute petite, l’affection sans prix d’animaux au cœurs simples mais clairvoyants ;

j’ai aussi la chance d’avoir vécu dans une époque bercée par la voix de Charles Trénet, illuminée par le reflet de ces femmes pâles aux gestes médiévaux des tableaux de Delvaux ;

j’apprécie le bonheur de faire partie de cette petite nation querelleuse qui a vu naître Jacques Brel, Toets Tielemans, Jean Ray, et tant, mais tant d’autres Belges illustres ;

Que de bienfaits à célébrer… Célébrez les vôtres, et je vous souhaite que la liste soit longue!

Les instants de grâce

Une année, mon Papounet chéri m’a offert le voyage en avion pour aller, avec lui, sur l’île de Gotland, où ma sœur passait un mois avec sa famille. Nous avons été ensemble à l’aéroport et comme nous étions tous les deux du type « en avance pour éviter le stress du je suis en retard », il m’a dit : et si on mangeait des huîtres avec un petit verre de vin blanc pour commencer à nous sentir en vacances ? Et nous étions là, en amoureux, en gourmands, en vacanciers insouciants, juchés sur nos hauts tabourets autour du petit comptoir dans l’aéroport. Ces huitres, avec la jolie tranchette triangulaire de pain gris, et le petit verre d’or pâle ont gardé aujourd’hui tout leur enchantement, et jamais je ne passe devant cet endroit de l’aéroport sans nous sentir encore là, ensemble, fêtant le départ dans le confort de l’amour père-fille.

Bien avant ça, ma Lovely Brunette m’a invitée à Vienne avec elle. Trois jours. Nous avons ri et plaisanté tout le temps, faisions plus de photos que tout un autocar de Japonais, faisions travailler nos méninges pour ne pas dépenser trop, et dormions comme des loirs, épuisées de bonne humeur et de distractions. Pourtant, elle était un peu nostalgique : dès le retour je m’en irai vivre en Italie, et nous ne savions quand nous nous reverrions. Pour moi, au seuil d’une nouvelle aventure, convaincue encore que nous vivrions tous éternellement, je ne me posais pas la question. Mais elle avait 62 ans, s’en voyait 10 de plus, et vivait seule. Quand on est seul… on est entouré de pensées. Elle pensait beaucoup, avait toujours beaucoup pensé. Mais si elle était entre deux eaux lors de ces vacances, elle était surtout contente que je sois là, avec elle et n’ouvrait pas la porte à l’éventuelle tristesse qui y frappait.

Quand elle est morte, elle avait laissé à mon intention un petit album de photos prises lors de ce voyage… « Vienne, 1985 ».

Il y a des milliers d’instants de grâce dans une vie. J’en ai eus, j’en ai et en aurai encore. Il s’agit toujours d’amour. D’un – ou pour – un homme, cet homme-là qui fut et est « ce lui ». De mes frères et de ma sœur, mes nièces, avec qui nous partageons un long passé peuplé de gens aimés et que nous cherchons encore à comprendre après qu’ils aient disparu. Mes amies/confidentes, dont certaines m’accompagnent depuis l’adolescence. Mon ex belle-mère, que j’aimais et aime encore, et qui me fait des petits cadeaux, me raconte des choses pour que je puisse les utiliser dans un livre – ah non, elle ne veut pas que sa vie disparaisse trop vite, et m’en cède des bribes. Des fêtes d’adieu que l’on m’a faites par deux fois, dans des lieux de travail où ce n’était pas l’habitude, et qui me disaient avec des sourires heureux qu’on avait eu du plaisir à travailler avec moi, et qu’on ne m’en voulait pas d’aller voir ailleurs la couleur de l’herbe et la beauté de l’aventure.

Ces instants de grâce ne sont qu’à nous, perçus uniquement par nous de cette façon, et leur grâce ne s’en épuise jamais….

Quand on coupait le cordon ombilical… quel délice!

Aller en pension, c’était s’éloigner de la protection et approbation familiale, apprendre à se faire des amies en-dehors du territoire habituel, ne compter que sur soi pour s’attirer des sympathies ou à se sortir des querelles.

C’était aussi, pour moi, sentir cette plénitude apaisante lorsque, le vendredi soir, le paysage vu du train devenait celui du berceau de mon enfance, rassurant et, semblait-il, immuable. Après ce tunnel malodorant il y avait la rivière qui ondulait sur la gauche, avec cette maison neuve sur la gauche, dans la courbe de la route. Et à droite le château de la folie juché sur la colline. Et puis la gare de Pépinster où je me levais pour enfiler mon manteau et descendre ma valise du filet, le coeur galopant de joie. Et le train ralentissait enfin, le long quai de la gare de Verviers venait à sa rencontre. Verviers ceeeeentrahl, Verviers ceeeeentrahl, annonçait une voix morne dans le haut-parleur, m’arrachant un petit sourire gêné. C’est que, voyez-vous, moi… je n’avais pas l’accent de Verviers, on en avait pris grand soin à la maison. Pensais-je! Car si je n’avais pas un accent verviétois trop rocailleux, j’avais le parler lent et articulé du pays de Liège, coloré ça et là, à mon insu, de mots wallons. Mais depuis que j’étais en pension à Bruxelles, ça se compliquait d’intonations un peu brèves et nasillardes, et d’expressions glanées en classe, comme aller acheter des gaietés, que ma mère a gardée pour le plaisir.

Mais quand le dimanche soir je reprenais le train en sens inverse, c’était un autre aspect de ma vie que je partais retrouver, et c’est à Bruxelles central que je me préparais déjà pour sortir à la prochaine station, Bruxelles-midi.

Je n’étais pas en pension, mais en pédagogie, en « péda », un home tenu par des bonnes-soeurs, où les jeunes filles dormaient et mangeaient, allaient à la chapelle quand elles ne pouvaient y  échapper, mais s’éparpillaient chaque matin de par les écoles de la ville, avec une heure « couvre-feu ».

Les soeurs de la première péda étaient beaucoup de choses, mais certainement pas bonnes. J’y ai été acceptée (tolérée est plus exact) à la condition expresse que je ne dirais jamais que mes parents étaient divorcés. La charité n’allait pas loin. La soeur portière était ouvertement traitée par les autres comme une sous-créature. Bien souvent j’ai surpris la soeur Claire, la lippe pendante et maussade, l’oreille collée à une porte, espionnant sans la moindre honte. Et les pauvres Suissesses qui faisaient la cuisine et le ménage, « menus travaux en échange du gîte, couvert et opportunité d’apprendre le français » étaient souvent en larmes dans les couloirs.

Mais l’année suivante on m’a changée de péda, et j’ ai eu deux années de bonheur dans ce nouvel endroit. Les religieuses y étaient gentilles et chantonnaient tout le temps, que ce soit en nous servant à table qu’à la toilette, ce qui nous amusait beaucoup. J’étais dans la toilette à côté de celle de Soeur machin, pouvait-on dire.

A quoi passions-nous le temps, quand nous ne faisions pas nos devoirs?

A faire des blagues. Comme les lettres anonymes brûlantes de passion que nous envoyions à « Pompon et Secrétaire », deux soeurs maussades de l’étage supérieur. Ou le nom de la porte de leur chambre que nous allions mettre sur celle de la toilette. Ou la soutane d’un infortuné prêtre brésilien trop beau pour autant de filles enfermées, qu’il avait déposée devant la chapelle pour enfiler son étole, et que nous avions cachée, Suzon et moi, dans le lit de Dominique. Ou Solange que nous avons, toujours avec Suzon, enfermée à clef dans sa chambre pour qu’elle ne descende pas goûter avec nous. Elle nous agaçait, fille unique un peu péronnelle, qui ne cessait de nous jeter de la poudre aux yeux en nous décrivant leur mobilier ancien et nous expliquant le lundi qu’elle avait été à un dîner « de gala ». A l’entendre elle ne mangeait que les mets les plus fins mais se ruait comme une désespérée sur tout ce que nous n’avions pas le courage de manger dans le réfectoire : salsifis tièdes, pommes de terre collantes, rôti de porc cartonneux, omelette verdâtre (mais sans « fines herbes »).

A parler des garçons. Bien sûr! A 16 et 17 ans, c’eût été malheureux si on n’en avait pas parlé! Certaines étaient déjà fiancées et exhibaient leur bague de fiançailles, nous toisant du haut de leur féminité triomphante comme si nous étions des gamines ridicules, des laiderons destinées à épouser de vieux garçons pâles et couverts d’eczéma. Je me souviens d’une, très gentille, qui nous faisait rêver mieux qu’un roman de gare sentimental ne l’aurait pu:  une fois mariés, son fiancé l’emmènerait dans la plantation de canne à sucre que sa famille possédait à la Martinique! Nous la voyions comme une sorte de Scarlett O’hara. Avec Slie, mon amie Hollandaise, nous sommes arrivées, pour ne pas être en reste, à brièvement faire croire à la fiancée la plus arrogante de la péda que nous, nous étions mariées. Futées, nous avons bien insisté: elle ne devait en parler à personne car les soeurs nous renverraient. Nos maris étaient Américains, et nos parents n’avaient pas osé l’avouer à notre grand-mère… Russe! Oui, nous étions devenues « cousines » et avions mis au point un accent très original (pour qu’elle ne puisse déceler que Slie, Hollandaise, n’avait pas le même que moi) que nous disions avoir acquis malgré nous lors de nos études dans le monde entier. Bien entendu, elle n’a pas gardé la confidence longtemps, s’est sentie ridiculisée et nous a détestées toute l’année. Des jeunes filles d’Argentine et du Pérou me montraient des photos de fiancés indiens aux pommettes larges et à la bouche tombante que je leur enviais beaucoup, mais elles étaient unanimes: le meilleur temps de l’amour, c’est pendant les fiançailles, aussi il faut les faire durer. Shahnaz, jolie Iranienne, nous parlait de Feri, celui qu’elle aimait en secret mais ne pourrait épouser. Lorsque ses parents lui ont écrit « reviens tu es fiancée », en larmes elle a renvoyé à Feri les bijoux qu’il lui avait offerts, et nous avons pleuré avec elle. Un an plus tard elle est venue voir les soeurs avec son mari, et dans son français approximatif a dit que son mari était très bon, très obéissant!

A faire des expériences de vie. Avec Monique nous dévorions des grimoires, des dictionnaires de démonologie, les contes de Claude Seygnolle. Au point que nous nous sommes terrées, livides de frayeur, dans notre chambre en entendant très tôt un matin les gémissements plaintifs d’une fille qui s’était évanouie dans le couloir. Nous pensions que c’était un artifice diabolique! Et les bougies qui dansaient derrière les fenêtres de l’escalier du musée en face, portées par d’étranges personnages coiffés de turbans et vêtus de longs peignoirs nous ont convaincues qu’on y célébrait des messes noires ou des rituels vaudous.

Toujours avec Monique, nous avons un jour décidé de… nous saouler. On voulait savoir. Nous sommes sorties acheter au Sarma le porto le moins cher, et deux cigares, les moins chers aussi. Ensuite, attablées l’une en face de l’autre dans ma chambre, nous avons procédé méthodiquement à l’expérience. Il nous semblait ne rien remarquer, mais nous riions beaucoup, de plus en plus. Plus tard, en allant à la toilette – et grâce au ciel les carrelages au sol me guidaient pour marcher droit! – j’ai vu Monique qui faisait de la gymnastique dans le couloir, en combinaison.

Avec Suzon, dont la chambre était un temple à Jacques Brel, Isabelle et Dominique, nous nous invitions réciproquement et faisions du thé ou du bouillon (de l’Oxo…), mangions des paquets de chips, décortiquions la vie sentimentale de toutes les malheureuses qui s’étaient confiées à nous. Nous écoutions Percy Sledge, James Brown, Scott McKenzie…

A travailler, aussi! Car nous étions en « Arts Déco », et avions des plans, lettres, découpages, études documentaires, illustrations et layouts publicitaires à faire, et nous y tenions. Ainsi que des analyses de textes en général très indigestes.

Ces années heureuses m’ont fait comprendre que j’existais aussi en-dehors de mon entourage d’origine, que j’existerai ailleurs et ailleurs encore. C’était une prise de conscience d’indépendance bien à l’abri des dangers de la vraie indépendance, qui serait à affronter plus tard, et par à coups. C’est là aussi qu’on découvrait quels vêtements nous seyaient le mieux, quel style nous ressemblait, sous la tutelle de toutes ces conseillères venues de partout.

Cette péda n’existe plus, pas plus que la première. Je ne sais même pas si le concept existe encore. Il y a les cots, maintenant. Et le cinéma a remplacé sans doute bien des confidences sur les premiers baisers! Mais alors que ma mère m’a annoncé « tu iras en pension à la rentrée » avec le ton qui annonce une punition sans égal… elle s’est révélée agréable et inoubliable!

La crinière de Poupée

Poupée, c’était mon surnom quand je suis née, et il l’est resté pendant quelques années. Lovely Brunette a consigné dans l’album « Notre enfant » les premières choses épatantes de ma vie, comme mes premières dents, mon premier sourire, l’art noble d’aller sur le petit pot à un mois et mes premières culottes de laine une fois libérée des langes – à l’époque on langeait encore comme si on était un petit rôti bien ficelé prêt pour le four, car on pensait que sans cette mesure de précaution nous aurions les jambes arquées de Lucky Luke.

 

Au grand désespoir de Lovely Brunette pourtant, j’ai perdu tous mes cheveux – fournis et noirs – à 7 semaines. Eh pardi, c’était l’automne, je suivais la nature avec précision. Toujours est-il que, craignant de me voir grandir avec un crâne pelé comme le mont chauve, elle m’a dit avoir longtemps rasé le duvet qui restait pour le fortifier.

Et puis, alors que je grandissais, elle voulait les couper et couper et couper pour continuer de les fortifier. Moi je voulais des longs cheveux jaunes comme Alice au pays des merveilles, aussi le compromis fut-il de me mettre parfois un ruban de velours comme celui d’Alice, mais pour la taille et la couleur, je devais me contenter de ce que j’avais. Elle me frictionnait les cheveux tous les soirs au Birkin Wasser, me promettant une toison à la Vénus de Botticelli pour mes 18 ans au plus tard.

On n’a jamais reparlé de cette promesse non-tenue.

Mais il faut dire que le matériau de base n’était pas des meilleurs : ma quantité de cheveux est tout à fait normale mais ils sont très fins, et surtout intraitables. Pour tout arranger, j’ai trois épis, ce qui ne permettait même pas de me faire une belle « chienne » (le mot pour « frange », on pouvait aussi se risquer à dire « de belles capoules »… mais comme c’était du wallon je ne devais pas montrer que je connaissais ce vocable) puisque hop, elle rebondissait juste à côté de la raie médiane, limitant les options à « une demi-frange ». Et si elle tirait mes cheveux en arrière pour me faire une stricte queue de cheval, il y avait un hop à 5 cm du front. Qui m’agaçait beaucoup. Alors une nuit j’ai trouvé la solution parfaite : j’ai coupé à ras. Et le matin, Lovely Brunette a poussé un long cri et on a dû finir le travail de tonte puisque la queue de cheval n’était plus possible…

J’aimais beaucoup les tresses pour jouer aux Indiennes, mais le volume de mes cheveux en faisait, d’après Lovely Brunette, des queues de rats ou des cowettes, des cordelettes en wallon (tant que ça ne sortait pas de la maison, le wallon s’utilisait pour souligner le désastreux de la situation).

J’ai aussi eu droit aux bigoudis. Ils étaient en fer, j’en émergeais comme un caniche le matin, les yeux battus par la nuit blanche, et je revenais de l’école avec les cheveux obstinément plats, angoissée à l’idée que si mammy avait le temps, j’étais de nouveau de la revue pour les instruments de torture nocturnes. Mademoiselle me les a aussi frisés au fer, ce que j’aimais bien parce que ça sentait le cheveu cramé, mais j’en sortais avec des brûlures sur le cou ou les oreilles parce que j’avais bougé. Mais pire, j’ai aussi eu la permanente, oui, la permanente pour mon troisième anniversaire, car Lovely Brunette adorait Shirley Temple. Elle m’a donc fait la permanente maison avec des petits bigoudis qui ressemblaient à osselets de plastique rose. Et je ne ressemblais pas à Shirley Temple mais à Angela Davis.

Petit discours sur les « gens bien » d’autrefois

J’ai rencontré récemment un monsieur avec qui j’ai dû jouer quand nous étions petits, il m’a peut-être même lancé des pierres et je lui ai tiré la langue en retour. Je me souvenais de son nom, de ses cousins, mais pas de lui en particulier (ni lui de moi, ce qui est peut-être un oubli charitable si je lui ai tiré la langue… ). Mais en entendant nos noms de famille, nous nous sommes mis à roucouler, projetés dans le passé de nos jeunes années, souriant à chaque évocation de personnage d’alors.

Jules, mon cher Bon-Papa

Jules, mon cher Bon-Papa

« Votre grand-père était un des derniers à encore soulever son chapeau en croisant quelqu’un dans la rue », m’a-t-il dit et je me suis sentie toute tendre envers Bon-Papa qui, il est vrai, n’a jamais oublié la politesse et la gentillesse, même en prenant de l’âge pendant qu’il perdait de la fortune et des cheveux. Bon-Papa ne serait jamais sorti sans être rasé, sans avoir bien brossé manteau et chapeau, ciré ses chaussures, en costume et cravate naturellement. Bon-Papa avait su changer de « standing de vie » avec l’élégance des gens qui sont ce qu’ils sont, peu importent leurs revenus et leur train de vie. Ils restent – parce qu’ils l’étaient – des gens bien.

Nous avons alors parlé de ces gens bien connus, dont l’espèce existe encore mais est devenue fragile et vulnérable face aux rapaces et manipulateurs d’aujourd’hui. Car tous les deux nous avions des exemples de ces gens nés par exemple dans une riche fratrie, et qui aidaient sur leur part d’héritage une sœur veuve ou une tante en difficultés. C’était tout à fait normal, ça allait de soi. J’ai des copies de testaments familiaux où par exemple on laisse une maison en héritage en indivision aux enfants mais avec la clause qu’il faudra en laisser la jouissance à une sœur moins bien nantie. Une cousine de ma mère qui avait beaucoup d’argent a aidé d’une rente mensuelle, et ce jusqu’à la fin de sa vie, trois cousines qui s’en sortaient moins bien. L’amour et l’affection que ces gens se prouvaient était un vrai berceau de chaleur familiale. Les ruptures sans appel existaient, bien sûr, mais c’était – comme c’est encore souvent le cas – le fait d’une personnalité hors-normes et non pas des membres de la famille. Une famille ne faisait pas bloc contre un autre simplement parce qu’il était moins agréable que les autres. Il fallait une raison importante.

Et surtout… surtout, ces gens, quoi que riches, n’étaient pas snobs. Oui bien sûr, ils parlaient parfois de vacances que d’autres n’auraient pu s’offrir, ou d’équipage, de voiture avec chauffeur, de soucis de domestiques, mais c’est parce que c’était lié à leur train de vie, sans plus. Mais jamais ils n’auraient dit ou demandé le prix des choses – c’est encore quelque chose que je ne supporte pas, quand on mentionne le prix de quelque chose en sous-entendant « pour moi ce sont des cacahuètes… » – ni manqué de tact ou gentillesse envers qui n’y avait pas accès. Jamais ils n’étalaient devant qui aurait pu se sentir perdu la liste de leurs connaissances titrées, les châteaux dans lesquels ils avaient leurs entrées. Ne parlons pas des discussions d’héritage avec le futur de cujus, un silence horrifié y aurait mis fin.

Ils pouvaient être appauvris – j’en ai connus pas mal qui le furent, emportés par de mauvaises affaires, l’un au l’autre drame boursier, ou le remboursement fidèle de dettes comme ce fut le cas dans deux côtés de ma famille – mais gardaient toujours cette aura de bonté, de loyauté, de fierté dans un revers de vie qu’ils ne maudissaient pas mais affrontaient avec un certain panache, heureux de vivre, d’avoir connu des jours meilleurs dont se souvenir, et surtout heureux de ne pas faire honte à leur famille.

Gens bien, gens de confiance…