Ah, toutes ces portes…

Ces portes que l’on referme…

Sur un jeune homme qui nous a raccompagnée une première fois à la maison et va repartir dans la nuit qui vire au petit matin, emportant, on l’espère, ce trop-plein de nous deux qui lui fera trouver le temps long avant demain. On la ferme tout doucement, cette porte, pour qu’aucun bruit ne flétrisse l’enchantement. On en caresse le montant qui a la chaleur d’une joue, d’un cou, imaginant sa silhouette qui réintègre la voiture, que l’on entend démarrer comme un soupir qui s’éloigne, tandis qu’enfin on comprend : il m’aime, je l’ai senti. Il  reviendra demain. Ou il m’appellera. Et c’est en l’attendant déjà que l’on monte les marches qui trahiront ce retour bien tardif à l’oreille d’une mère qui ne dort que d’un œil, et sent passer un peu d’amour sous sa porte….

Sur un enfant qui babille dans le soir de son petit lit, souriant au bonheur de vivre, conscient de ce  lien qui fait que maman surgira au cœur de la nuit, au cœur du silence, au cœur de son moment d’angoisse s’il survient. Que maman maintient toutes les peurs et larmes par la simple force des battements de son coeur…

Sur quelqu’un qui ne reviendra pas, et dont l’image du dos qui s’éloigne, raidi par le besoin de ne rien trahir, nous brise le cœur en une douloureuse marée. On reste appuyé sur le bois qui fait frontière, aussi vide qu’un gant égaré, et un chapitre de vie entière se met à saigner…

Sur la chambre d’une mère mourante dont la bouche lasse a esquissé un baiser ultime, à peine vivant encore, et pourtant sucré de ces mots qui seront le miel du souvenir « je t’aime… et ce sera désormais ailleurs et autrement, mais ce sera ! »…

Sur une maison que l’on a vidée, qui n’est plus à nous, et qui pourtant restera toujours la maison, coffre aux fantômes, souvenirs, secrets, incessants relents du passé…

Sur la chambre qu’un père a quittée pour passer dans cet autre monde dont nous ne savons rien, quelques objets parlant de lui l’habitant encore, inutiles et si précieux soudain, et le téléphone dont on formera, de chez soi, le numéro pour encore entendre résonner la sonnerie chez lui, un jour, une semaine de plus …

Sur l’amour que l’on va isoler avec nous, pour un peu, dans une chambre qui en verra toutes les teintes et en entendra tous les bruits de paupières ou de lèvres. Même ce qui se dira sans bruit claquera comme un envol de colombes. La porte se ferme sur le reste du monde, le reste de la vie, tout s’évanouit de l’autre côté pour n’avoir plus de réel et tangible que nous, du bon côté de la porte…

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Popioules et petchales

Quand j’étais petite, le wallon s’éradiquait avec la précision d’une esthéticienne qui démoustache ses clientes. Un mot wallon et hop, mais qu’est-ce que tu dis là ma petite fille, ne me dis pas que ta maman parle comme ça ? Car je m’étais distinguée dans mon école BCBG en identifiant joyeusement, sur l’image montrant des cénelles, ce sont des petchales !!!! J’étais fière car personne ne bronchait, et moi j’adorais manger des petchales. La maîtresse m’a regardée comme si je venais de lancer une litanie d’obscénités. L’épisode s’est reproduit avec mon exclamation réjouie selon laquelle la photo de têtards représentait des popioules. C’est que Lovely Brunette ne parlait pas le wallon – réservé aux cuisines et à la campagne, aux vieux qui le parlaient encore… – mais adorait insérer ses maigres connaissances ça et là. D’où ces mots que j’ignorais ne pas être français car je ne connaissais que cette version !

Nous avons tous, même dans les familles les plus bourgeoises et amoureuses du bon français, grandi avec les imprécations de « curieux boquet ! » (petit curieux), « espèce de makrale » (sacrée sorcière), « mu p’tit mamé » (mon petit mignon), et, uniquement, pas trop fort quand même, d’enfant à enfant qui avait glané ces mots à la cuisine : clo t’gueuye, ferme ta gueule. Et à la prime adolescence nous avons eu nos binamés et binamées, les bien-aimés et bien-aimées. Poyon et Poyette, poussin et poulette, étaient des mots doux, aussi tendres que mon colo, mon coq – et non pas mon coquelicot comme on me l’avait dit et qu’en toute confiance j’avais indiqué… –  en wallon de Charleroi.

Mon arrière-arrière-grand-père (ou son fils, je m’embrouille) avait comme parrain Corneil Gomzé (1829-1901), un des premiers auteurs et poète en wallon de Verviers, qui lui était apparenté je ne sais plus comment. Notre bon Corneil n’était pas n’importe qui, échangeait de la correspondance avec Victor Hugo et fut un militant démocrate dès 1848. Il est l’auteur de la fameuse barcarolle de Verviers qui proclame – en wallon dans le texte et dans le chant :

Ah por mi djus sos fir/Quand j’sos à l’estrandjîr/D’aveur sutu hossi/En on tro comme à Vervî. (Ah quand à moi je suis si fier, lorsque je suis à l’étranger, d’avoir été bercé (et pas « aussi », merci Nadine-ma-Twin )  dans un trou comme à Verviers).

Le trou, c’est parce que comme on nous l’a toujours rappelé, nous sommes dans « une cuvette », en bord de Vesdre, et quand il fait chaud, il fait chaud, alors que quand il fait froid, eh bien ça caille !

Bref, notre wallon c’est quelque chose. Et imagé. Et je suis certaine que vous apprécierez de savoir ce que sont les ratnémes, (« retenez-moi »), ces olibrius encombrants qui sont les rois des faux départs, je quitte facebook parce que, et parce que… (en général des hordes de gens « jaloux et envieux » les persécutent) et qui finissent par rester car nous sommes nombreux à les retenir.

Ainsi donc le wallon avait fini par devenir une langue oubliée, mais jalousement sauvegardée par les vieux, les originaux, parfois les parents qui ne voulaient pas que les enfants comprennent. On pouvait parler de la nouvelle crapôde (la petite amie) d’untel, ou dire que l’oncle machin était finalement un vieux toursiveux (sournois, embrouilleur). Que le frère d’une telle pouvait se vanter de ses exploits pendant la guerre, tout le monde savait qu’il était parti comme une robette (un lapin). Une langue dont on avait sauvegardé des bribes qui nous servaient pour nous faire sentir « entre nous », quand on se rencontrait entre nous « à l’estrandjïr ». Et je connais des Français joyeusement intoxiqués maintenant, qui se délectent de ce langage survivant malgré les nombreux attentats.

Et c’est donc plus que fir encore que récemment j’ai accompagné deux de nos chanteurs « wallons » (ils chantent aussi en français, et en anglais, ce ne sont ni des troglodytes ni des petits vieux chenus assis sur un muret parlant des belles veillées d’antan…) liégeois (car il y a plusieurs wallons, pour rendre la chose plus mystérieuse encore…) qui enregistraient ce morceau que, parole de Tchantchès et sa crapôde Nanesse n’a rien de l’hymne à une langue défunte (même si le moulin a connu une triste fin, j’en conviens !)…

Le wallon, comme bien des langues assassinées, fait de nouveaux jets sur de jeunes souches. On ne se contente pas de chanter les vieilles ritournelles d’autrefois mais on s’émerveille de sa sonorité sans âge dans des textes à lire ou chanter sur des mélodies porteuses. Tout comme autrefois on aimait les chanteurs anglo-saxons ou italiens sans rien comprendre, parce qu’on aimait la voix et la façon dont musique et mots inconnus se séduisaient l’un l’autre, il n’est pas nécessaire de comprendre le wallon pour sentir que vraiment… s’il a survécu, le wallon, c’est bien qu’il le méritait ! Profitez-en donc !

Wopila – Thanksgiving

La douceur de Thanksgiving ! En général, les arbres ont encore quelques feuilles de couleur cuivre, rubis et vieux cuir racornies sur les branches, le sol est jonché d’un somptueux tapis qui se meut en crissant et exhale la force de la terre qui va, enfin, se reposer. Souvent il ne fait pas encore vraiment froid. Ce n’est plus l’automne aux teintes de cour, ce n’est pas encore l’hiver en gris, blanc et noir. Le jardin entre en sommeil. Le ciel a souvent ce bleu irréel de Rubens, avec le soir, ce court instant d’incendie.

Tradition typiquement américaine, Thanksgiving nous vient des Amérindiens, particulièrement ceux du nord. Ils avaient une récolte automnale tardive pendant l’été indien, ce glorieux retour d’un soleil lumineux au souffle chaud avant la descente du froid. C’était l’occasion d’aller chercher les fruits, baies et légumes retardataires. Et on remerciait la terre de ce qu’elle avait généreusement produit. Thanksgiving est dont une fête bien américaine. Wopila en lakota, hozhoni en navajo, selu i-tse-i en cherokee. Les Indiens, eux, pratiquent thanksgiving – l’action de grâce –  toute l’année, à chaque fois qu’il faut remercier la vie : la naissance d’un bébé, l’arrivée dans une nouvelle maison, une guérison, le retour de la guerre.

 

Thanksgiving, le jour où compter les bienfaits de sa vie. Et ils ne manquent jamais, même dans les vies bousculées.

Dans les maisons, c’est le branle-bas de combat. Les mère, sœurs et filles s’activent à la cuisine. Les hommes se font petits, disparaissent, vont promener le chien ou regardent la télévision pendant que la journée d’actions de grâce se prépare dans un chœur de chamailleries, de vaisselle entrechoquée, de froissement de nappes que l’on déploie, de chaises qui pleurent contre le parquet fraîchement ciré. Divers arômes traînent ça et là, et accueillent les invités aux joues froides qui secouent leurs pieds sur le paillasson, les narines délicieusement flattées des parfums culinaires du jour.

Et puis enfin la longue célébration autour de la table sur laquelle une mouche ne saurait plus se poser. On rend gloire à la richesse de la vie quotidienne, aujourd’hui fastueusement représentée par une dinde qui souvent a la taille d’un dinosaure adolescent, farcie au pain de maïs et viande, la purée de pommes de terres, la purée de courges, les patates douces, les haricots verts couronnée d’anneaux d’oignons frits, la compote d’airelle. Le vin ne manque pas – saut si on a la grande malchance d’être chez des puritains purs et durs, et il y en a. Je n’ose songer à toute cette bonne chère gâchée par du coca cola… On a ensuite la tarte aux noix de pacane, ou la tarte de citrouille, d’airelles, ou encore de patates douces.

Les heures ont passé, les pommettes sont rouges, les voix lasses, la table en désordre. Le café refroidit dans les belles tasses de grand-maman, on propose le bourbon ou l’amaretto. Une affection heureuse circule des uns aux autres comme un invisible ruban. Une torpeur sereine infiltre en chacun la conscience des choses essentielles.

C’est le jour où on comprend que les choses simples sont irremplaçables : la famille, l’unité du clan, avoir un toit et de quoi manger, du feu dans la cheminée, des souvenirs à raconter et des rêves à réaliser. Quels que soient les soucis, ce jour-là on les remise, ils attendront que ce grand rite soit passé.

Wopila …

 

 

His name was Noir. Boudin Noir

Boudin noir était un fier et impétueux coursier qui, infatigable, parcourait les plaines infestées d’indiens, de vautours, pumas, crotales, et mauvais armés jusqu’aux dents. Sur son dos noble et luisant, mon frère, hurlant tougoudouc tougoudouc tougoudouc en montant et descendant l’allée du jardin. Ben vous savez, on n’aurait pas pu faire du ski alpin dans la descente, et pas besoin de remonte-pente pour recommencer, mais il y avait, nous l’avons appris récemment, un mètre vingt de dénivellement.

Boudin noir était un ancien poteau reconverti en palomino, et Lovely Brunette, armée de sa machine à puzzle, lui avait découpé une tête bien racée ma foi, tandis que la tannerie familiale l’avait nanti du licol, du bridon et des rênes, et il avait une splendide allure. Tout comme nos parterres de tulipes infesté de crotales, les haies cachant des Comanches, le pommier abritant quelque pumas qui s’y faisaient les griffes, et le garage qui devait cacher les mauvais tandis qu’ils vérifiaient le fonctionnement de leurs Winchester. Mais mon frère devait absolument délivrer son courrier pour le Poney Express, ou traverser les lignes comanches pour porter un message au fort je-ne-sais-quoi. Parfois d’ailleurs il était un guerrier cheyenne au faciès grognon dont les tresses – de laine, faites par notre chère Sibylla – serpentaient au vent de la grande prairie tandis qu’il encerclait tout seul un convoi de tuniques bleues.

Moi, sur les mêmes allées du jardin, j’apprenais à marcher à Jacqueline. Belle Jacqueline. Ma « belle poupée » avec des « vrais » cheveux et des yeux bleus que des cils noirs et interminables cachaient la plupart du temps. Ma première poupée fut Poupette, une vraie poupée de porcelaine avec, aussi, de vrais cheveux. Elle avait une histoire qui me désole car elle a désolé Lovely Brunette ad vitam aeternam : elle correspondait (Lovely Brunette, pas Poupette….) avec un monsieur flamand (en français), un certain monsieur Opdebeek. Bon… le but était l’échange de timbres, rien de graveleux, d’ailleurs Mr Opdebeek et Lovely Brunette étaient mariés et leurs conjoints avaient donné leur consentement à ces délires genre « avec-vous un exemplaire du République de San Marino 1945 avec un palmier ? » « Les dents sont-elles intactes ? ». Mais un jour ils ont décidé de se rencontrer, et Mr Opdebeek fut invité à la maison. Il est arrivé avec Poupette pour la gentille petite fille de sa correspondante. Gentille petite fille qui a hurlé de peur devant la pauvre poupée, qui paraît-il était blonde. Je ne voulais pas la toucher, absolument terrorisée. Pourquoi, je n’en sais rien et désormais je ne le saurai jamais (à moins d’une psychanalyse du plus haut intérêt où on me dira ensuite que c’est Poupette et ses cheveux blonds qui m’ont donné le vertige et le goût de la bière, ce qui changera ma vie n’en doutons pas). Mais il paraît que le pauvre Mr Opdebeek était navré, Lovely Brunette aussi, et  que ce n’est qu’en changeant les cheveux blonds contre des cheveux noirs que j’ai développé un amour maternel pour Poupette ! Mais je m’en méfiais un peu. Pourtant on n’avait pas encore vu Chucky au cinéma…

J’ai aussi eu Alice, que mon Papounet m’avait achetée en Argentine, elle aussi nantie de cheveux blonds etc, et elle avait une particularité, c’est qu’on pouvait la faire marcher sans lui tenir les bras, car il y avait un mécanisme actionné par des bâtons qui lui sortaient des épaules dans le dos, donc on tenait ces bâtons qui actionnaient ses jambes, sa tête et ses bras. Mais je n’aimais pas cet arrangement et on a scié le mécanisme à ras : je n’aimais pas ses robes à trous à l’arrière…

Trois ans. Coralie et Tintin

Trois ans. Coralie et Tintin

Longtemps avant tout ça, j’ai eu un chien de peluche « assis » que je trainais donc sans pitié sur son derrière de plus en plus râpé avec une laisse made in the tannerie familiale, Tintin, et une superbe et noble monture pommelée, Coralie. Coralie était une patineuse puisque sur roulettes et m’avait été offerte par « Kykille », notre gentille servante. Et le premier être vulnérable à être placé sous ma garde fut Mr Bear, Teddy Bear. Le vrai authentique, celui de ma maman, très mité et avec un oeil en danger de chute libre. Je suppose qu’il a d’ailleurs fini par chuter. Mais on ne peut pas attendre trop d’une jeune petite fille-mère de trois ans… Il fallait s’y attendre.

Plus tard mon frère a eu un vélo de grand, après les tricycles et les vélos à grosses roues, et alors que Boudin noir était remisé dans un coin du garage, il ne parcourait donc plus les plaines du Texas mais

Quatre ans - prête à prendre les airs avec Teddy

Quatre ans – prête à prendre les airs avec Teddy

faisait le tour de France, vociférant avec passion les exploits des coureurs. Lui incarnait Jacques Anquetil, et était toujours premier, semant la troupe de trainards qui n’arrivaient pas à faire la montée du mont Ventoux d’un mètre vingt sans s’effondrer. Comme il n’était pas très imaginatif et que ses commentaires variaient peu, j’avais pris l’habitude de couvrir sa voix dès qu’il disait « Jacques Anquetil arrive en tête » par « Jacques Anquetil se gratte le nombril ».

Il n’était pas content du tout et ça finissait par une dispute, qui amusait ma mère car elle aussi, parfois, lasse de ce tour de France qui tournait autour de sa chaise longue où elle tentait de lire un bon livre, se joignait à moi pour évoquer le nombril du coureur.

Little Saigon, Montclair, NJ

Little Saigon était un restaurant vietnamien à deux pas de mon bureau à Montclair, New Jersey. Comme alternative il y avait Popeye’s (des morceaux de poulet panés et frits servis avec une sauce sucrée et des frites molles), Roberto’s pizza (les pizze du Carrefour sont le fin du fin à côté) et Subway (sandwiches au pain mou et assez d’oignons pour empester une rame de métro). On comprendra que devant ce choix, lorsque je voulais manger dehors à midi, c’est vers Little Saigon que je me dirigeais.

Je commandais toujours la même chose : des Summer rolls quand il faisait chaud et des Springs rolls quand il faisait froid, parce qu’ils sont frits. Mais si digestes parce qu’accompagnés d’un bouquet de menthe fraîche et de feuilles de laitue. Les lieux étaient sans beauté : deux grands pièces rectangulaires avec des murs d’un bleu vif dont la peinture s’écaillait là où les chaises s’étaient appuyées, un vieux comptoir de bar de seconde ou troisième main (qui sait combien de mains vu son âge et son état…) avec une barre de cuivre pour reposer les pieds qui se détachait et dansait avec le plancher, ce dernier recouvert d’un linoléum imitation carrelage antique. De vilains ventilateurs à trois pales au plafond. L’habituel calendrier dont les pages se recroquevillaient au fil des mois. Un paravent de papier ciré cachait la cuisine.

Sans beauté, disais-je, mais pas dénué d’une grâce naïve qui me détendait toujours. Les chapeaux de paille brodés sur le mur, les tableaux bon marché en relief, représentant des paysans ou des dragons entortillés sur eux-mêmes, des statuettes trop colorées de femmes à la silhouette gentiment incurvée sur le côté, et surtout un petit autel laqué de couleur prune entouré de bougies électriques avec des bâtons d’encens allumés et, chaque jour, quelques offrandes : un fruit, un gâteau… Comme je venais pour un take-out que je mangeais au bureau, je m’asseyais pour attendre ma commande et le patron m’apportait en souriant une tasse de thé au jasmin blond, brûlant et parfumé. Puis sa femme suivait avec une surprise : ce qu’ils allaient manger, eux.

C’est ainsi que j’ai goûté des choses dont jamais je n’ai pu identifier tous les ingrédients, mais qui ont ravi mon palais. De la viande dans une sorte de tapioca, sucrée et cuite pendant près de huit heures (explication de madame bien entendu) ; de la crème légèrement sucrée, de couleur étrange avec de gros grumeaux très agréables à écraser sous les dents ; des gâteaux chauds à la noix de coco ; de petits chaussons chauds remplis de purée de marrons ; des bonbons au Nouvel-An (le leur), de deux textures différentes. Je découvrais, abandonnant le besoin de savoir ce que c’est, comment ça s’appelle, est-ce un dessert ou pas… Parfois, le patron me demandait avec fierté : how is that, huh ? Et il se rengorgeait à mon mmmh mmmh. Et oui, c’était excellent, et saupoudré d’une générosité joyeuse qui faisait toute la différence. Les yeux suivant le va et vient du restaurant, ou se reposant sur l’autel où s’étiolent les offrandes du jour, je savourais et écoutais la musique.

Et quelle musique !

Un pot-pourri où se bousculaient Poupée de cire, poupée de son, Pour le plaisir et …. Cerisier rouge et pommier blanc !!! Partout ailleurs ça m’aurait fait froncer la bouche, mais ici, ça ajoutait au charme des lieux, à leur beauté différente. Car ce CD « français » ringard était la nostalgie du patron pour le monde perdu de son père, l’Indochine. Avec orgueil il m’avait dit que son père avait travaillé pour Coca-Cola France, et parlait le français. Il était fier de cette ère jamais connue autrement que par les souvenirs paternels. Et l’amour qu’il portait à son père se chantait en français. Lui, il parlait l’anglais, qui sait au prix de quels hasards bouleversants. Mais il souriait avec un amusement réel quand il me disait merci ou bonjour. Des histoires de vies longues et émouvantes comme des romans-fleuves remplissaient la petite Saigon de leurs auras, et seuls sans doute les divinités de l’autel les connaissaient toutes.

Senteurs et couleurs…

Un 5 septembre 2008, sur un autre blog, j’écrivais ceci. Je vivais encore au New Jersey pour plus de deux ans, dans un coin où je regrettais la ville mais appréciais bien des aspects de la vie au grand air…

***

 

Teeshah

Mes matins sont à nouveau baignés dans la nuit finissante, et ses secrets. Je me lève et m’habille sans bruit, caresse mes chats, salue Millie. A la cuisine, mes compagnons à quatre pattes et moi nous laissons aller à quelques joyeuses extravagances moins silencieuses. Je chante en général une chanson idiote d’une voix nasillarde qui est supposée être celle de Teeshah. Chaque chat a sa « voix » et son vocabulaire, et seule Millie, grâce au ciel, se tait encore! Ce pauvre Teeshah est condamné à chanter d’interminables lala-lalères tandis qu’il se rengorge en clignant fièrement des yeux: il sait que quelque chose se passe entre lui et moi, et il adore ça!

Dehors, à l’arrière de la maison vers le bois, des trouées de lumière d’un bel orange ambré s’avancent en dansant dans le feuillage. Le plumetis gris de la queue d’un écureuil distrait le regard. Une feuille racornie descend en piqué vers la pelouse fatiguée. Il a fait sec ces dernières semaines.

L’air se refroidit, accueillant la caresse du vent du Canada qui avance à grands pas dans son été indien. Quelle beauté! Le buddleia ploie sous le poids de ses grappes bleues qu’il dépose à terre, taquiné par le vol de bourdons et splendides papillons pendant les heures de soleil.

Le deck de bois se recouvre de feuilles mortes trop tôt: encore vertes, avec des bords brunâtres, ou jaunes et mouchetées de taches foncées. Mi-rougies, mi-séchées. La petite troupe de dindes sauvages – Lola et compagnie – me laisse de belles et grandes plumes rayées en hommage, plumes qui feront la joie de Connie qui s’est découverte une ascendance cherokee qu’elle soupçonnait et est passionnée d’artisanat indien.

A cinq minutes de voiture de chez nous, l’Eagle Rock Reservation nous offre les promenades du week-end avec Millie, promenades qui ont déjà l’odeur des champignons, de l’humus, de petits glands écrasés au sol. Voici plusieurs semaines qu’un groupe de biches et leurs jeunes s’y laissent voir sans trop de crainte, et nous observent, les oreilles bien déployées, et puis s’éparpillent dans le bois en quelques bonds souples.

Millie, qui fait une promenade d’aspirateur, le nez collé au sol, ne remarque pas grand-chose! Les pistes serpentent, montent sur des plateaux rocheux, redescendent vers des rus asséchés, des ponts de grosses pierres, débouchent sur des routes de terre. Parfois, une étendue d’un vert vif, pur, tremble sous la brise. La Japanese stillt grass – microstegium viminea pour ceux qui aiment les précisions – délicate comme un coup de pinceau sur soie, envahissante comme un raz de marée. Elle nous est arrivée d’Asie et détruit la flore locale, étendant son joli kimono émeraude au sol, étouffant fougères et lichens de la forêt d’origine. Mais … que c’est beau, cependant!

Les mûres ont séché sur les ronces, broyées par le soleil. Et pourtant les baies étaient pimpantes il y a quelques semaines, pointant leur petite tête dure d’un rouge acide encore timide et ourlé de vert.

Les barbecues sont toujours possible, et ce pour un bon mois. Et ce n’est pas le petit bois qui manque, ni les têtes de fleurs fanées. J’ai découvert cette année la marinade argentine chimichurri, fraîche et parfumée, et tout y a été baptisé sous le soleil, accompagné des succulentes tomates du New Jersey en salade au coriandre frais et d’épis de maïs bi-colore.

Ces dernières journées d’été s’étirent aussi tard qu’elles le peuvent encore, leurs ombres basses caressant la terre qui s’alanguit avant les grands éclats de couleurs de l’automne

Des voix, des gestes, des souvenirs…

Lorsque je vivais aux USA jusqu’à il y a peu, mes journées commençaient toutes de la même façon, ou presque. Tirée du lit par la tyrannie de mes chats qui dès cinq heures m’apprenaient qu’il mouraient de faim, qu’ils allaient s’évanouir pendant que je dormais aussi égoïstement, c’est vers cinq heures et demie, cinq heures quarante-cinq quand j’avais beaucoup de chance que je rendais les armes et l’oreiller. Je saluais chacun d’entre eux selon un rituel presque immuable: Fifi était collée à moi, tout comme Zouzou qui prenait la place d’un éléphant sur le lit. Annie s’approchait, et se reculait si je faisais mine de la toucher pour revenir et accepter une caresse du bout des doigts, la queue tremblant de joie. Voyelle m’attendait à la porte et Teeshah avait bondi dès qu’il m’avait vue bouger et s’était rué sur le comptoir de la cuisine où il attendait sa pitance en se plaignant sans vergogne. Millie était la seule qui ait montré un peu d’empathie, la plus paresseuse qui aurait fait volontiers une demi-heure de plus sur ses couvertures. Que je la comprenais!

Je nourrissais tout le monde et sortais la promener. Parfois l’odeur d’un putois s’attardait encore dans l’air. Les geais hurlaient si fort devant les graines que je leur avais données que bientôt arrivaient les écureuils, les écartant d’un repas trop bruyamment célébré. Des lapins se figeaient, espérant ne pas être remarqués. Mais Millie n’en avait cure, des lapins. Elle cherchait au sol l’histoire de la nuit. Les sabots des biches avaient laissé une trace – ainsi que leurs dents qui avaient rasé les hostas comme des tondeuses à gazon! -, tout comme les petites pattes des ratons-laveurs qui avaient pillé les poubelles. Parfois elle décelait « une crasse »  tombée grâce à la complicité gourmande de ces jolis petits bandits masqués, et s’empressait de l’engloutir avant que je ne l’arrête. Elle agitait alors la queue en louchant vers moi d’un air triomphant. « J’ai gagné, j’ai mangé la crasse! ». Parfois nous rencontrions Gizmo et son « papa » qui rentrait de son travail de nuit et sortait ce petit bichon gâté-pourri avant d’aller dormir.

Puis nous rentrions et je me faisais un café bien fort, bien tonifiant qui enveloppait la cuisine dans son arôme tentateur. Je vérifiais mes emails, découvrais l’abominable provende de catastrophes politiques et écologiques du jour sur CNN, mangeais quelques biscuits, me maquillais, regardais au-dehors mon jardin qui s’étirait et le chèvrefeuille frémissant dans la brise. Et j’étais prête à partir.

Le trajet jusqu’à mon lieu de travail était une vraie promenade. Des arbres partout, l’air encore frais du matin, les feuillages mouchetés de soleil. Puis un restaurant d’un mauvais goût insurpassable, avec un dôme de verre, des marquises, des fontaines, des tourelles et des balcons disproportionnés. On aurait dit un funérarium gigantesque à Disneyland. Il paraît qu’on y mange bien, et que c’est très cher, mais c’est tellement hideux que l’appétit me déserterait dès l’entrée. Ensuite le terrain de golf d’un country club. Et enfin j’arrivais dans la petite ville de Montclair. S’il faisait beau, mes fenêtres étaient baissées et un vol d’oiseaux invisibles secouait mes cheveux. S’il pleuvait, un monde liquide s’abattait sur les vitres avec colère ou, selon le cas, en pointillé timide.

Et tout ça défilait en musique. Paolo Conte, Teresa De Sio, Guy Cabay, le si troublant « Ederlezi » de Goran Bregovic, Joanne Shennandoah, Robert Mirabal, Schnuckenack Reinhardt…

On pourra, au passage, s’étonner de mes choix musicaux. Il ne s’agit pourtant pas de pédanterie de ma part…

Mon père est né en Uruguay. Il y est retourné après ma naissance, ainsi qu’en Argentine, avec le désir d’y installer nos vies. Et en est revenu avec des pistaches, une poupée – Alice – qui marchait et avait de vrais cheveux pour moi, une petite poupée gaucho pour la collection de ma mère, et des 78 tours! En tout cas, c’est la liste des choses qui m’ont intéressée à l’époque et dont je me souviens. Aussi ce que nous écoutions à la maison, c’était des rythmes latins, des tangos, des chansons où revenaient d’innombrables ay! ay! ay-ay! (Pourquoi ont-ils mal? demandais-je à ma Lovely Brunette de mère. On leur a arraché les dents, répondait cette femme qui, décidément, avait réponse à tout). Bien sûr, on avait aussi des disques de Charles Trenet, mais notre collection de disques de cire d’Amérique du sud, c’était plus « comme nous »! Pour mon père, c’était les bouffées d’une enfance à Montevideo, et pour ma mère l’évocation d’un monde exotique auquel elle aspirait. « On monte écouter des disques? » suggérait-elle, et nous nous rendions au salon, heureux à l’avance de ce plaisir qui se préparait. Religieusement mes parents choisissaient le disque, emballé dans une pochette de papier brun, par le petit rond de couleur au centre, percé d’un trou. Brasilinheiro, Pecos Bill, La cumparcita, Cielito lindo? On tournait la manivelle du phonographe La voix de son maître. Ah que j’aimais le petit chien! L’aiguille produisait d’abord un ronflement sec, trouvait son sillon, et libérait un lointain ailleurs. Ma mère portait de jolies robes dont les plis dansaient autour de la taille et caressaient ses mollets, et mon père me prenait dans ses bras pour un tango ou une danse chavirée, m’expliquant que lorsque j’aurai 18 ans, il porterait un beau smoking blanc et que nous ouvririons le bal de cette grandiose occasion. Notre maison était un îlot qui sentait le café et le lait de coco, où l’on accrochait le drapeau uruguayen au balcon pour la fête nationale, et où ma mère vantait le dulce de leche de sa belle-mère qu’elle n’avait jamais connue.

Plus tard, elle allait conserver cette curiosité des sons du monde. On allait en vacances, et on achetait un disque sur place. Un disque italien, un disque yougoslave, un disque allemand… On ne comprenait rien, mais pour nous c’était un souvenir de nos vacances et on l’écoutait jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’il nous soit aussi familier que Marcel Amont ou Gilbert Bécaud.

J’ai rarement – une fois passée l’adolescence où j’ai dépensé mon argent de poche en 45 tours de Claude François, Françoise Hardy, Petula Clark, et ensuite Alain Barrière et Jean Ferrat – acheté des disques de vedettes, puisqu’on les entendait à la radio à satiété! Et je reste donc fidèle à mes passions indémodables…

Pour en revenir à Schnuckenack, il nous a quittés en avril 2006, à 85 ans. Et pourtant… sa voix est si réelle, vivante, sans recherche, juste une voix pour nous chanter quelques paroles en allemand ou sinti, pour nous faire plaisir. Pour se faire plaisir aussi, plaire aux femmes, célébrer l’existence.

Oh! Magie de notre époque qui sauve sons et images, ces instants de vie immortels, rendant la mort moins définitive, la disparition moins totale, l’au-delà moins lointain. Je partage le bonheur de Schnuckenack au présent lorsque sa voix et son violon emplissent ma voiture, nourrissant ma journée. Il me sourit, verse du bonheur dans mes veines. Et cependant, il nous a quittés! Ou pas tout à fait? Un homme marqué par la guerre et le nazisme, qui a passé sa jeunesse à fuir et se cacher, se déguiser, sauvé par sa beauté et sa musique comme je l’ai appris en regardant un bouleversant documentaire sur sa vie.  « Ils sont trop beaux, ne les tue pas » a demandé un soldat allemand à son ami qui avait pourtant bien l’intention de les tuer… Et bien sûr, quand la vie a voulu vous garder avec cette détermination… elle ne vous cède pas tout à fait à la mort.

Que dire aussi de tous ces films d’amateurs que l’on retrouve dans les souvenirs familiaux et qui transmettront aux générations à venir les réponses à tant de questions, les sourires et les voix de leur passé. Qui montreront que la façon dont une jeune fille incline la tête lui vient de sa grand-mère, qu’un nouveau-né au grand front est le portrait craché d’un oncle maternel au même âge. Et oui, la pellicule me le dit, Schnuckenack, libre et gouailleur, continue de chanter sa liberté au violon, faisant des clins d’yeux aux filles.

Bonjour, Schnuckenack!