Hopper me le disait encore l’autre jour…

Edward Hopper

C’est à plus de trente ans que pour la première fois de ma vie je me suis retrouvée vraiment « seule ». J’avais quitté la maison familiale pour me marier. Même si sans le vouloir ni le savoir je m’étais retrouvée à la barre de l’intendance – les urgences plomberies, coups de fil à donner, factures à traiter, rendez-vous à prendre, lettres auxquelles répondre etc… – je ne me rendais pas compte de mon aptitude à gérer ma vie parce que je pouvais toujours m’illusionner du fait que nous étions deux pour faire face à ces péripéties ou éventuelles mésaventures à venir. Et que je m’en chargeais parce que lui…il faisait autre chose.

Quoi, je me le demande encore, sans amertume. Autres temps autres mariages.

Lui, il travaillait. Et devait se détendre à la maison. Moi je travaillais aussi mais voyons… je gagnais moins, j’étais une femme. Ca devait donc être moins fatigant. Moins important. Et les week-ends je me détendais merveilleusement en lavant-repassant-frottant et époussetant. Une joie sans pareille. Les délires ménagers qui faisaient pousser d’allègres trilles à Blanche-Neige et Cendrillon étaient enfin les miens. Et il était important que je me dépêche car il fallait aussi … s’amuser ! Enfin, s’amuser à deux car les vertiges du nettoyage m’avaient déjà grisée. J’allais donc, ô grande chanceuse, avoir un bonus : faire une promenade, aller chez des amis, voir un film… Etre une épouse dame de compagnie pour que monsieur ne se sente pas seul et délaissé après son repos bien mérité.

Je n’ai ni amertume ni jugement, c’était juste ainsi. Education incertaine entre une génération qui avait encore fonctionné avec les principes du marito padrone-padre padrone, et de celle de la pilule et cette étrange « liberté sexuelle » à laquelle bien peu comprenaient quelque chose et qui surtout ne nous avait pas apporté tant de libertés car c’était nouveau et livré sans mode d’emploi.

Trente ans donc et me voilà seule. Non sans mal. Je croyais que le mot échec cliquetait sur mon front en lettres de néon. Seule juste en dessous. Je suis allée chercher conseil à la maison des femmes. Elles offraient une aide juridique (qui m’a magnifiquement servi, je dois le souligner!) et parfois psychologique. Avec une abondante portion de féminisme au vitriol. Sans travail ni logis ni plus personne – à moins de vouloir « retourner chez ma mère » comme au bon vieux temps – je suis allée là comme on s’accroche à une bouée dans un océan trop flou pour qu’on voie au-delà des embruns. A la virago assise en face de moi qui me demandait de quel type d’aide j’avais besoin je me suis effondrée comme une baudruche qui se dégonfle bruyamment. En larmes j’ai résumé tous les épisodes précédents : je n’ai pas de travail, pas de maison et pas de mariiiiiiiiiii ! J’avais eu beau ne pas vraiment vouloir de mari, mon éducation ne me laissait pas imaginer une vie sans. Avoir un mari était pour une femme ce qu’avoir un bon métier était pour un homme. Une femme ne servait à rien sans mari, c’était une chose inutile qui allait occuper un précieux espace vie qu’elle ne méritait pas. J’étais orpheline de mon avenir. De mon rôle dans la société : la femme d’untel, la mère des petits machin-chose.

La virago m’a toisée sans bienveillance et a diagnostiqué « pas de mari, c’est le moins grave ! ». J’imagine qu’elle n’en avait pas non plus, au moins elle rendait un homme heureux car un couperet de guillottine ne devait pas être plus tranchant que son résumé glacial.

Dans les rues je ne voyais que les gens « pas seuls ». S’ils l’étaient, leur bonne mine affairée me criait que l’autre les attendait dans leur chez eux. Même ceux qui se disputaient me semblaient heureux parce qu’à deux. Tous les samedis je m’étais imposée d’aller au cinéma et jamais je n’ai vu autant de films d’amour idiots. A croire que je n’arrivais pas à toucher le fond de la commisération. Je pleurais beaucoup.

J’avais raison. Parce qu’en m’allongeant ainsi dans un lit de désespoir j’ai fini par sentir l’envie de me lever, comme Lazare qui devait être bien pressé lui aussi. Et de marcher. Je me souviens m’être achetée un saladier anglais décoré de gibier à plumes pour quand j’habiterais chez moi. Je le trouvais merveilleux, le symbole de mon nouveau moi. C’est avec impatience que j’attendais d’y servir ma première salade, mon premier couscous. A je ne savais qui.

J’allais au restaurant seule et commençais à adorer ça. J’émiettais mon petit pain lentement en regardant par la fenêtre et je me sentais tellement vivante. Libre. Avec des options. Des surprises dans le futur. J’ai eu à la fois un travail et un appartement grâce à l’aide d’une amie. L’appartement était vide ou presque. Mais j’avais peint les murs en blanc et les fenêtres en jaune, et c’était plein de fougères. De lumière. Je me faisais des amies, des amis… J’allais à la mer. Avec moi toute seule, ou avec mon amie Francine, la petite Francine… On en revenait avec les abdos brûlants tant on avait ri.

Je suis devenue moi. Pas la fille de, la femme de, la sœur de, la mère de. Juste moi. Cette solitude était en réalité une plénitude lentement gagnée. Une identité découverte.

La solitude seule était bien plus riche que la solitude-lassitude à deux que l’on sait immuable et létale.

Oui, durant les fêtes la solitude pesait plus lourd, c’est vrai. Mais moins lourd que celles passées dans la solitude à deux, dans une joie de vivre courageusement imitée pour ne pas gâcher l’humeur de l’autre.

Et je sais maintenant pourquoi j’aime tant les tableaux d’Edward Hopper, qui parlent de plénitude. Tout au moins, c’est ce que j’y écoute…

 

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Un grillage de sacrifices

Prenez-moi à la place de mon fils (et fusillez-moi). Mes économies, je les verrai volontiers fondre pour sauver ma femme-ma fille-ma mère… Partez en avant, je retiendrai l’ennemi, avec mon fusil déficient, mes lunettes cassées, ma tremblotte et mes 85 ans.

Il y a de ces sacrifices qui font de la mort un instant qui glorifie la vie de quelqu’un. Mais n’est pas héros qui veut, le courage n’est pas toujours là où et quand on aurait cru le trouver, et puis… l’acte d’héroïsme ne frappe pas à toutes les portes. Nous sommes tous des héros ou des lâches en puissance et ne le saurons jamais parce que l’occasion n’est pas au programme.

Et ces sacrifices-là, je les comprends et les admire. Et espère en être capable si de besoin.

Et il y a les plus petits et innombrables sacrifices anodins. On regarde un film qu’on n’a aucune envie de regarder, parce que ça « lui » fait plaisir. On mange plus de ceci ou moins de cela parce que ça fait partie de « son » régime. On accepte, la mort dans l’âme, d’emménager dans une maison ou une ville qui ne nous attire pas, parce que ça va « arranger » la vie de quelqu’un d’autre, la rendra plus facile. On renonce à des vacances parce que la belle-mère est malade et que qui sait ce qui pourrait arriver si on s’éloigne trop.

Ou bien, aussi, on offre son existence à une cause, religieuse, humanitaire, militaire (bon ou mauvais usage selon où on se trouve…), recherche scientifique, c à d qu’on ne se laissera détourner de rien de ce qui semble la lumière à suivre pour s’accomplir et donner un sens à son existence.

Des sacrifices, on en fait, à la pelle, sans compter. Parfois avec la joie de voir celle qu’on donne au prix de cet effort, parfois un peu frustré mais en sachant que l’effort n’est pas inutile.

 

Mais je ne comprends pas le sacrifice comme directive de vie, l’assassinat de ses propres enthousiasmes, de sa nature, sur l’autel de l’égoïsme et de la manipulation d’autrui.

Les conjoints qui, à force de chantage, de soupirs ou accusations d’être délaissés, sont des crampons et sucent la vie, armés de leur envie de ne pas se prendre en main, jamais ! Les enfants qui usent tout le temps libre de leurs parents, leur passant la pommade avec un « il n’y a que toi qui me comprenne, maman », pour se déresponsabiliser de toute initiative en arrachant conseils ou approbations qui leur permettront ensuite de dire « mais tu étais d’accord avec moi ». Ou de ne pas réfléchir eux-mêmes à ce qu’ils doivent résoudre. Leur collant leurs enfants parce que, c’est bien connu, c’est une telle joie d’avoir des petits-enfants. Oui, certes, mais plus pour « en jouir » chaque jour ou chaque vacances, et se débrouiller avec les vomis, les cauchemars, les disputes, les bobos si, justement, on aspire à la jouissance de son temps après avoir accompli sa mission de parent. Et puis il faut les occuper intelligemment puisqu’on a le temps. Rendre service, oh oui, et oui, ça fait plaisir. Vraiment plaisir. Mais ça fait aussi plaisir d’avoir ses heures et journées à disposition sans être vu comme des égoïstes qui n’ont rien à faire et se vautrent sur ce rien… Ce temps qu’ils ont mérité et qui devrait être principalement pour eux, mais qu’on leur remplit à ras bord et ras le bol. Ces parents âgés qui tyrannisent, exigent, et ne ratent pas une occasion de souligner qu’ils se rendent bien compte qu’on veut les abandonner dans un home comme un chien à une borne kilométrique. Il y a eu – et il y a encore sans doute – des enfants qui dès leurs premiers trottinements étaient choisis pour être le bâton de la vieillesse des parents, auxquels ont présentait la chose comme un destin de privilège « tu ne devras pas te marier, tu resteras avec papa et maman ». Certains de ces bâtons ont peut-être eu un refuge apprécié, et d’autres se sont sentis emprisonnés. Et autrefois on se sentait l’âme d’un criminel si on rêvait à une vie toute à soi, sans s’occuper de papa et maman vieillissants comme unique passe-temps. Ça a sans doute disparu en grande partie mais j’en ai connus, et en connais encore : tous les prétendants sont déclarés nuls par maman, qui rassure : tu peux trouver bien mieux. Ensuite on passe à « tu es si bien toute seule, regarde tes amies cocues, divorcées, battues, abandonnées, sans le sou… Et tu m’auras toujours, moi ! ».

Vivre et laisser vivre. Simple mais bien beau. Et impossible d’oser l’appliquer quand on ne s’est pas mérité l’affection d’autrui mais qu’on l’a arrachée par des stratagèmes : dettes importantes et communes, chantages affectifs à répétition, enfants qu’on n’attendait pas mais qui, surprise, ont jailli d’un chapeau, menaces variées « si tu pars je… ». Alors se met en place la grande œuvre d’élever de hauts grillages : les innombrables sacrifices qui sont autant de menottes, fers aux chevilles, colliers de métal, le tout relié à des chaînes cliquetantes. Ce sont ces passions d’une épouse que l’on étouffe parce que maintenant… elle a des choses sérieuses à faire, le ménage, le travail, et les enfants. Adieu donc la joie d’écrire des poèmes, de faire du modelage, d’aller au cinéma, de créer des modèles de sacs, d’apprendre des langues, d’aller à l’académie des Beaux-Arts pour se plonger dans l’aquarelle ou le croquis. Ce sont les solitudes respiratoires d’un époux que l’on efface : oui oui il est libre de faire tout ce qu’il veut, il le sait bien, mais pas ce w-e, les Trucmuches viennent, le w-e suivant c’est maman qui arrive pour une quinzaine, ensuite on aura besoin de lui pour le déménagement des machins et à Pâques il sait bien que les enfants auraient le cœur brisé s’il ne vient pas à la mer. Et puis il a eu sa soirée entre copains il n’y a pas 6 mois… quel égoïste, déjà que les enfants le voient à peine ! Et s’il rentre tard, il le sait bien, très bien, qu’on ne peut s’endormir avant d’avoir entendu qu’il était là et refermait la porte d’entrée. C’est la liberté d’une fille devenue grande que l’on enferme dans de mots de ferronnerie : Ah, tu vas aussi loin en vacances cette année? J’espère que rien n’arrivera à papa, tu sais il n’est pas trop bien, n’oublie pas de nous appeler tous les jours… ou encore De nouveau ce Cédric? Je trouve qu’il grossit à chaque fois que je le vois, si-si je t’assure, on dirait un potiron!

Ces sacrifices-là, c’est l’immolation de la dignité d’autrui. Des sacrifices inutiles et subis plus que consentis, menant à une vie racrapotée, souvent niée d’ailleurs, déguisée en mais non, tout va bien. Derrière le masque, des larmes sèches et de l’amertume. Le rêve d’un enlèvement.

 

Anima-Animal

Notre âme, qui garde ce reste-zeste d’animal, ce reste que parfois nous appelons héroïsme, impulsion, courage, audace. Ce reste – zeste d’animalité que pourtant nous nions, ou cherchons à ignorer. Parce que ça échappe à ce que nous considérons « humain », policé, digne. Nous en arrivons même à dire, comme suprême horreur, que certains se conduisent comme des bêtes, ont un comportement bestial.

Et où trouve-t-on des bêtes aussi bestiales que nous, humains, nous pouvons l’être ? Qui tourmentent d’autres des années durant, sans autre but qu’éliminer par l’humiliation, en s’en délectant ? La cruauté du chat, par exemple, n’est cruelle que par notre traduction de son comportement : il s’amuse et exerce son adresse. Mais les harceleurs, les manipulatrices, les psychopathes, les menteurs compulsifs, les voleurs passionnés… ils sont « humains ». Et aucun animal n’accède aux pouvoirs que donnent la parole et l’écriture. Qui semblent être de terribles outils.

Et puis peu à peu la religion s’en est mêlée, encore qu’elle ne soit pas une mauvaise chose en soi, cette vénération d’un chef invisible et tout puissant et partout à la fois, l’évolution naturelle des codes claniques, de plus en plus complexes au fur et à mesure que les clans devenaient tribus, les tribus confédérations ou groupements, etc etc…

Plus on est et plus hautes seront les enceintes pour nous tenir ensemble, plus sévères seront les punitions pour oser penser autrement que la masse et le penseur suprême surtout. Et plus monstrueux deviendront les yeux et les oreilles du penseur suprême, ces abrutis qui ne sont que les cellules d’un magma à cerveau unique, dont la cruauté dit s’appeler justice, dont les punitions infligées avec parfois une joie abominable sont méritées, et dont toute l’existence se résume à être bien vus du penseur suprême ou ses proches pour une récompense imaginaire et souvent éphémère, le temps que la roue tourne à nouveau.

La religion, la politique, le courant de pensée, la caste, le « comme chez nous », le « c’est ainsi que ça se fait et pas autrement »…

L’animal en nous, cet être pur et bien préparé à la vie si on ne le fait pas taire, est celui qui anime l’incontrôlable. Le libre. La pulsion spontanée. Celle de s’éloigner de certains, que l’on sent nuisibles. Refuser le corral. Le licol. Le groupe qui devient toxique. Le proche qui devient un danger. Le danger déguisé en ami. Celui qui nous envoie cette petite onde discrète et pourtant claire : je ne peux pas le sentir.

C’est lui, le loup, le tigre, l’oiseau, l’agneau, le dauphin qui sommeille dans notre âme, et non pas notre éducation ou notre raisonnement, qui nous fait nous jeter à l’eau ou dans le feu sans réfléchir, pour sauver quelqu’un (et nous nous demanderons comment cet acte s’est imposé à nous, et nous dirons que non, il ne faut pas nous féliciter, nous ne savons pas ce qui nous a pris…) ; c’est lui qui nous fait un jour prendre le risque et la parole pour un petit groupe oppressé dont nous faisons partie et qui jusque-là, a subi : ce jour-là… la coupe est pleine, et les conséquences ne nous importent plus, ce qui compte est notre colère du juste, qui jaillit et l’emporte. C’est lui qui nous fait détaler soudainement avant tout le monde devant une menace que nous n’expliquons pas mais qui crie en silence, plus fort que la raison.

J’aime l’animal qui se repose dans mon âme. Mais ne dort pas.

L’âge d’avoir raison

J’y suis, j’y reste. C’est bon d’avoir raison parce qu’on sait : on l’a vécu, on l’a vu, on le comprend, on le ressent, et aucun psy, diététicien, conseiller en ci ou ça, scientifique, professeur, gourou, coach ne peut nous dire que non, c’est pas ça du tout….

Et comment donc, c’est pas ça ? Voici 70 ans que je monte mon échelle, vous croyez que je ne suis pas capable moi-même de comprendre ma propre vie ?

Je ne circulerai pas, non, jamais, avec une bouteille d’eau comme si elle était une extension de mon bras, pour éviter la déshydratation lors d’une promenade de deux heures, alors que je ne l’ai jamais fait, que je supporte la soif, et en jouis même en sachant que j’ai la chance de ne jamais être dangereusement loin d’un lieu où coulera l’eau ou la bière (ben oui, la bière aussi… même si on la re-transpire tout de suite, après tout elle fait un bon flush dans le système).

Le gluten ne m’empoisonne pas, pas plus que le lait, ou alors c’est une mort douce qui ressemble à une mise en forme et je continuerai donc à m’en intoxiquer parce que j’aime ça.

Je ne suis pas un monstre parce que je mange de la viande, je suis née carnivore tout comme tous mes aïeux avant moi, j’en mange de toute façon très très peu, mais ce n’est pas moi qui ai mis en place la surproduction et le massacre d’animaux-esclaves pour un monstrueux profit. Je m’y oppose comme presque tout le monde, mais j’aime la viande – la bonne et saine – et en mange sans états d’âme.

Le yoga et la méditation, c’est pas pour moi, rien que penser à méditer m’agite et m’agace.

Comme mise en forme je fais du vélo … les jambes en l’air sur mon lit le matin, et ça me suffit bien. Je marche comme un bolide, je monte et descends les escaliers chargée comme un baudet, et ne le paie que par le fameux mal au dos dont tout le monde se plaint en chœur avec moi (comme quoi je ressemble à tout le monde sous certains aspects…).

Je n’ai pas eu besoin qu’on m’explique comment et où découvrir mon moi profond pour le trouver tout doucement avec le coach naturel qui s’appelle le vécu. J’ai tâtonné, endossé des bribes de plusieurs personnages que je pensais être, pour finalement arracher les lambeaux de ce qui n’était pas moi, et hop.

Et oui, je connais maintenant la valeur de mes impressions, et mes réactions intimes face aux gens ne me trompent plus. Car bien sûr j’ai dû, à chaque échelon de cette fameuse échelle, me débarrasser des encombrants tels que la mauvaise jalousie (il y a la bonne, la normale, celle qu’on apaise en la traitant de folle inutile), la mauvaise foi, le parti-pris, le jugement hâtif. Et j’ai raison, oui oui, j’ai raison, de fermer la porte, les yeux ou les oreilles à certaines situations.

Bien sûr, je finirai par mourir de quelque chose, tout comme ceux qui auront consacré leur vie à essayer de ne pas en mourir, évitant ceci et se gavant de cela, potions magiques qui leur auront peut-être gâché bien des bons repas pour rien, parce qu’ils mourront aussi, d’autre chose, mais dans ce cas… « mort, où est ta victoire ? ».

Il faut bien mourir de quelque chose, disait Lovely Brunette qui m’a transmis son détachement face à ce qui échappe à notre contrôle.

Ah l’amour… si simple et tant de travail pourtant!

Un jour on comprend que « pour toujours » n’existe pas, puisque toujours n’est vrai que pour le passé. Si on regarde vers l’avenir, il est assorti de la notion de « pourvu que ». On souhaite partager sa vie pour toujours avec quelqu’un. On se promet que l’on fera tout pour ça. Et une des premières choses à faire alors est… de prendre pleine conscience qu’on peut perdre ce quelqu’un, son amour, son attention. Et qu’il n’y aurait rien à faire.

 

Lettre d'amour - Jean Honoré Fragonard

Lettre d’amour – Jean Honoré Fragonard

Rien.

Alors il faut respirer un bon coup, pâlir d’effroi jusqu’au cœur et couronner l’autre de sa confiance, de son amour sans conditions et accepter l’incertitude du futur.

Le moindre mensonge destiné à capturer ou retenir trouvera le chemin du noyau de l’amour et le rongera lentement. Lentement. Des années entières de corrosion, de non joie et non bonheur, d’étiolement sournois, de manipulations réciproques pour maintenir l’illusion. Une illusion jetée aux yeux des autres. Pire : aux siens propres !

C’est en acceptant la totale liberté d’être et de penser de l’autre qu’on l’aime d’amour. Ce n’est que libre que l’amour grandit et ne se transforme pas en désamour.

 

Que c’est beau de dérouler son propre fil

Et de le faire claquer parfois, comme un fouet ou un lasso…

Je pense à ces hommes dont l’âge et le tracé ont fait un père, un grand-père, peut-être aussi le mari d’une dame qui se fragilise ou pas, qui a fait « rythme commun » avec eux ou pas. Et qui sont toutes ces choses, mais surtout, ô surtout… pas seulement ça.

Ils restent, avant tout, eux-mêmes, ont des zones indomptables, inviolables. Ils continuent de célébrer la beauté des femmes, qu’il n’y a pas d’âge pour caresser du regard et des souvenirs. Ils persistent à aimer la bière qui les aime de moins en moins. Ils s’obstinent à en faire un peu trop, pour le plaisir de sentir qu’ils le peuvent encore. Ils partent jouer au golf sous la pluie, écrivent un texte – dont ils refusent de parler – jusque tard dans la nuit, décident d’acheter un vélo électrique, se ruent sur le monde illimité de la nouvelle technologie qu’ils se font expliquer avec confiance. Répondent sans arrogance « parce que j’ai envie » ou « ça ne te regarde pas ». Ils continuent d’abriter en eux le pétulant garçon qu’ils furent, et qui lui, n’est pas un père ou un grand-père, ni le mari d’une dame de leur génération. Ils ont une part d’eux qui est eux seuls, celui qui était en devenir au début de leur vie et qui est devenu. Et qui reste. Et qui revendique, avec fermeté, des espaces sans enfants, petits-enfants et épouse ou compagne.

Je pense également à ces femmes qui, de leur côté, sont devenues mères, grands-mères, papier buvard de tous les soucis de la progéniture, qui ont consolé, prêté ou donné l’argent qui sauvait, conseillé, raconté tu sais moi aussi… Et qui, à l’âge où la vie ralentit – ce que les sages acceptent et savourent -, imposent leur grain de folie, de non-sens, de résurrection après toutes ces années employées à préparer les leurs au bonheur.

Ce qui était leur « hobby », cet élégant passe-temps, a enfin la place pour être un art. Elles photographient, peignent, écrivent, apprennent à bricoler et décorer, vont dans un chorale, découvrent qu’elles ont des opinions bien trempées, n’ont plus peur des quatre vérités assénées avec tranquillité à mari, fratrie et parfois enfants. Ces vérités qui remettent la vie dans le bon sens. L’espace pour être elles, elles s’y promènent à bras déployés, en tournoyant sous le soleil de cette vie enfin toute à elles.

Norman Rockwell

Norman Rockwell

« Maman – ou Bonne-Maman – ne veut pas passer de vacances familiales cette année, mais a décidé de partir chez sa vieille amie de pension pour deux semaine… tu imagines ça ? Qu’est-ce qui lui prend ? Et elle a poussé Papa (ou Bon-Papa) à s’en aller voir son cousin en Argentine. Un voyage pareil à son âge… et elle lui dit que justement, à son âge il est enfin libre d’en profiter ! Et quand on discute, elle rit et dit j’ai déjà donné comme si on demandait la charité. Et nous alors, les vacances en famille dans la maison de notre enfance, hein ? »

L’âge ne donne pas de droits sur nous, mais nous donne des droits. A nous de les prendre.

Et parce que mes parents ont été de bons parents mais n’ont pas voulu élever des sangsues et se complaire dans des inter-dépendances, mais plutôt dans des échanges sensés, j’ai eu bien du bonheur de voir mon papa rester « un homme » jusqu’à la fin, un homme qui programmait ses vacances de son côté, aimait son indépendance et ne se sentait pas obligé d’être un papa et grand-père tout à notre disposition et full-time. Ainsi le temps que l’on passait ensemble n’en était que meilleur, en toute liberté et disponibilité. Je n’ai pas vu mes parents comme « des vieux » parce qu’ils sont aussi restés jaloux de leur indépendance, de leurs caractéristiques, et de leur temps.

Ils ont vieilli, mais ne sont jamais devenus vieux.

Ils étaient eux, et accessoirement aussi, mes parents. Sans fils à la patte qui ne soient très élastiques et même… de plus en plus absents. Des êtres libres qui n’ont accepté que les contraintes inévitables et honorables, et puis ont revendiqué leur espace pour… continuer à grandir, après qu’ils nous aient mis sur les rails nous aussi. Leurs enfants… libres et libérateurs.

Il était une fois, et puis une autre fois…

Aix-en-Provence, ce fut ma renaissance. C’est là que j’ai fait face et pris ma liberté. Réclamé ma vie. Abattu mes murs et construit ceux dans lesquels moi, je me sentais bien. Peu importe comment tout ça est arrivé, c’est arrivé, et donc rien d’étonnant à ce qu’ayant l’occasion d’y aller avec mon amie d’alors et d’aujourd’hui… je l’aie saisie.

On m’avait dit « oh, ça a changé, tu n’aimeras pas, c’est plein de magasins, les alentours de la Rotonde ont l’air d’avoir été dessinés par les architectes de Ceausescu,  le plateau de Bibémus est un tracé de caillebotis, on ne peut plus aller ici ni faire cela, c’est plein de bobos et boutiques chic, etc etc etc… ».

Je n’ai pas vu les caillebotis car je ne suis pas allée à Bibémus. Je n’ai pas vu la belle prairie à la sortie d’Aix, près de laquelle soupirait le Bayon, je n’ai pas vu que la ferme aux chèvres a sans doute disparu, ou que les cerisiers du Tholonet sont devenus, peut-être, des lotissements. Je n’ai pas vu la maison du peintre romain ou de l’écrivain suisse – dont je traversais la propriété en priant pour que le vent ne porte pas mon odeur au nez de son chien, un vigoureux berger allemand. Après tout, je ne suis venue ni en pèlerinage ni pour m’attrister.

Je voulais juste respirer ma jeunesse et ma renaissance.

J’ai donc vu et revu et compté mes anciens pas sur les trottoirs, reconnu parfois des rues à l’instinct, à la courbe de leur tracé, à la sensation que oui, c’était par ici, pas loin de ça… Les Deux Garçons, ancien QG où je n’ai pu voir si j’avais usé la table car ils ont changé le mobilier (pas une mauvaise idée après 44 ans…), n’ont pas changé, ni de place ni vraiment d’aspect, si ce n’est que tout est plus propre et repeint de frais, avec de nouveaux garçons. La Rotonde… – je parle du bar, pas de la fontaine ! -, je n’y suis pas entrée, et nous avons bien ri en imaginant que peut-être le serveur qui nous détestait autrefois – d’abord surnommé Casque à pointe parce qu’il était autoritaire comme un SS de mauvaise humeur, puis Furonculose – allait surgir avec un déambulateur et m’enguirlander.

Aix - Traverse Notre Dame avec mammy et Filou 1973J’ai revu la première maison où j’ai vécu, dans un bel appartement dont j’ai hélé les fenêtres… Joli quartier, vue superbe que l’on m’enviait beaucoup, ce qui me comblait d’aise. J’ai revu le « restaurant » low cost (very very low) où j’allais trois à quatre fois par semaine, et qui est devenu un restaurant chinois (je pense tout aussi low cost). Des images me revenaient : ah c’est ici que j’ai rencontré deux drogués (oui, cette époque était celle de Puff ! The magic dragon et autres éléphants roses pour beaucoup) qui empestaient l’éther et avaient des yeux de rats de laboratoire. Ah ici se tenait « Jésus Christ », un fada en tunique biblique du blanc Bonux qui se mettait Aix - Traverse Notre Dame 2sur les pointes et faisait face au soleil en méditation (et sans doute aussi en lévitation grâce au hashish). Mince, tu te souviens ? Ici vivait Rose – dite Cirrhose. Et là il y avait le monsieur avec un écureuil sur l’épaule. Ils avaient la même tête, d’ailleurs ! Et puis dans ce magasin chic là, la patronne demandait à ses vendeuses de porter des mini-mini-jupes car quand elles montaient ou descendaient le petit escalier en colimaçon, ça distrayait les maris qui accompagnaient les épouses pour leurs achats. Et ici il y avait eu matin un drogué raide-mort dans l’encoignure de la porte. Tiens, et Le marcheur, et les MirabellesLa limande Germaine… Et Alain Delon dans les bras duquel tu t’étais jetée en courant dans la rue – toutes mes amies n’ont pas ce genre de souvenir, avouons-le… Que sont devenus Badaboum, Pomme de terre, Ivan et Nelly, Atahualpa qui trottinait à peine… ?

C’était extrêmement amusant. Oui, ça a changé, plutôt en mieux sauf que maintenant… ça ne donne plus envie d’y vivre. Moins de touristes alors. Trop aujourd’hui. Mais bon… nous, nous ne venions que pour voir si nos chaussures d’alors nous allaient encore, et suivre leurs traces invisibles sur le sol. Et oui, elles allaient.