John et Rex

Six ou sept maisons avant la nôtre, il y en a une devant laquelle tout le monde passait en accélérant le pas. Une petite maison de style Cape Cod comme toutes celles du quartier, mais qui faisait sinistrement son âge. Son recouvrement de cèdre était d’un beau brun rougeâtre plutôt sombre. Une haie inégale de buissons hargneux en dissimulait un peu la vue ainsi qu’un pin gigantesque qui la protégeait de son ombre menaçante. Le soleil ne s’enhardissait jamais au travers de ses branches, et pas une fleur ne crevait la boue de la pelouse galeuse. Le pin cachait complètement une des fenêtres de la façade, et l’autre était parée d’un drap en travers tenant lieu de rideau.

On ne voyait que rarement l’occupante de ces lieux chagrins, une octogénaire aux cheveux teints dans un noir-passion et au visage peinturluré. Avec l’expression d’une farouche coupeuse de tête elle ratissait parfois les feuilles mortes qui s’étaient aventurées sur ses terres pour un dernier repos. Je lui disais bonjour et un sourire clignotait brièvement au milieu des rides et allumait son expression.

Et puis une jeep immatriculée en Floride est apparue un jour dans son allée. Son fils était « monté » pour l’aider. Elle était malade et ne pouvait plus se permettre sa solitude tant aimée. Une lueur anémique à l’étage indiquait que c’était là qu’il s’était installé. Les voisins proches eurent la paix rompue par des disputes impitoyables. Les mots sortaient comme des couteaux, tranchant l’honneur, effaçant les mérites, expulsant la peur la plus primitive : celle d’un amour qui arrivait à sa fin et n’avait jamais trouvé son chemin. Une fois calmés, il sortait avec le chien, un berger allemand peu sociable à la démarche de tueur. Il, c’était John. Le chien, c’était Rex. John et Rex.

John était bizarre, de cette bizarrerie d’un soixante-huitard qui n’aurait pas vu passer les ans ni changer les époques. Barbe, cheveux sauvages un peu trop longs, la réserve méfiante d’un animal qui connaît l’homme mais n’y est pas intéressé. Il rappelait Théodore Kaczynski, le « Unabomber ».

La dame peinturlurée est partie en ambulance à l’hôpital et n’en est pas revenue. Le silence est tombé sur la maison sombre, et John a fait face à ses chagrins, repentirs, regrets, fureurs sans parler à personne, promenant Rex « au pied ». Il a mis la maison en vente, attendant sans hâte de pouvoir retourner en Floride, où il avait … sa vie. Alors que les acheteurs éventuels se laissaient décourager à la seule vue de la maison, il promenait Rex. Il s’est réchauffé, répondant par un lever du bras à mon salut de la main lorsque je passais en voiture, ou me gratifiant d’un Hi si nous nous croisions avec nos chiens. Les cruels hivers du New Jersey s’en sont pris à ses os, et il s’est mis à boiter. Sa jeep a expiré. Il s’est attaché à Rex au point de lui mettre un bandana, qu’il changeait parfois. Pendant deux ans, il a attendu de reprendre son existence au soleil.

Les rudes hivers du New Jersey

Les rudes hivers du New Jersey dans la rue de John…

Il y a quelques jours, alors que je sortais Millie à 5h30 du matin, je l’ai vu qui fermait sans un bruit le grand container dans lequel étaient résumés les avoirs qu’il allait reprendre. Sur le trottoir il avait abandonné un étrange fauteuil des années ’50 en simili cuir jaune aux accoudoirs en fer forgé avec un casque à cheveux jaillissant du dossier, une paire de bottes de pluie pour femme et de vieilles chaises à la peinture écaillée. Le soir, un jeune couple, heureux de sa bonne affaire, était attablé derrière la fenêtre tendue de la nappe. Mais l’ampoule éclairait bien, avec joie, la nouvelle vie de la maison.

Je regrette de ne pas avoir souhaité bonne chance à John.

 

 

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8 réflexions sur “John et Rex

  1. Et Rex, dans tout ça ? :))

  2. laurehadrien dit :

    Jolie histoire assez mélancolique, j’ai envie d’en savoir plus sur John…

    • Edmée dit :

      Je n’ai aucune idée de ce qu’il a pu devenir, il n’était pas en super forme, mais il faut dire que les hivers du New Jersey sont rudes et que John aimait le climat – que je n’aurais pas préféré, très humide mais chaud! – de la Floride… Mais vraiment… il est parti si vite pendant que moi et d’autres attendions « l’occasion de lui parler »… qui n’est jamais venue!

  3. Armelle B. dit :

    Une histoire qui semble à peine réelle. De ces gens qui vivent en marge, semblent appartenir à aucune famille, à aucune nation, à aucune terre. Des passants mélancoliques, des déracinés qui regardent le monde sans le voir.

    • Edmée dit :

      John était vraiment étrange, sans aucun désir de rencontre, de sympathie. Sa mère avait été crainte un peu comme la sorcière du quartier. Et la maison était tellement sinistre et hostile qu’on étaient prêts à croire qu’il était Landru, le Unabomber ou un nécrophile…:)

  4. Jean-François a posé la question avant moi ! 😀

    • Edmée dit :

      Ce pauvre Rex n’attirait pas les caresses, il nous aurait arraché la main et d’ailleurs John devait le tenir avec force quand ils rencontraient un autre chien aimable qui voulait faire nez-nez. Il ne serait pas resté grand chose de la truffe du gentil chien 🙂

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